« Survival Jean-Pierre » par Claire Boissard

Publié le: avr 21 2017 by Anita Coppet

 

Il commence par le végétarisme. Ça lui réussit bien, même si au début c’est un peu dur de se passer de viande. D’ailleurs, il reste flexitarien pendant quelques mois, se permettant une ou deux entorses par-ci, par-là. Une fois le pas franchi définitivement, c’est comme se sevrer de l’alcool ou d’une drogue, l’envie est toujours présente, lancinante, prête à surgir et à ravager toutes les résolutions. Une bonne entrecôte saignante avec juste ce qu’il faut de gras pour lui donner sa saveur incomparable, rien que d’y penser, il a l’eau à la bouche. Mais cet instant Pavlov ne dure pas. Quand il réfléchit à ce qu’il y a derrière, l’exploitation animale, l’élevage dans des conditions intolérables, la marche vers l’abattoir et le meurtre pur et simple du pauvre bovidé, l’appétit se tarit et le dégoût lui tord les boyaux.

Au bout de plusieurs semaines de ce régime, il constate une diminution de ses réserves. C’est vrai qu’avec le temps, il avait développé une bouée généreuse et la voir fondre lui procure satisfaction et fierté. Il se remet au sport, pour ne pas gaspiller cette énergie nouvelle qui fourmille en lui. Il se sent mieux dans son corps plus sain, son esprit ravivé, sa réactivité acérée. Les autres aussi le remarquent. On le complimente sur sa perte de poids, on lui dit que ça lui va bien. Il aime ça. Les femmes se mettent à le regarder différemment, à le voir, tout simplement. Avant, elles ne s’intéressaient que très peu à lui, sauf si elles avaient besoin d’une épaule sur laquelle pleurer. Il faisait un bon coussin de réconfort, c’est vrai, mais il préfère le nouvel intérêt qu’elles lui portent. Et il en profite.

Quand il explique son choix de devenir végétarien, Jean-Pierre décèle souvent une pointe d’admiration chez ses interlocuteurs. Il a une conviction, et il s’y tient. C’est un signe de courage et de force. Mais parfois, certains lui demandent : qu’en est-il du fromage, du lait, des oeufs, du miel, des yaourts ? Ça le travaille. Il fait des recherches, lit des articles, consulte des sites Internet pour, peu à peu, se forger une opinion.

De végétarien, il devient directement vegan, sans passer par la case végétalien. A nouveau les bénéfices sur son corps se font rapidement sentir, la bouée fond encore plus, il retrouve presque le physique de ses vingt ans, les derniers soubresauts d’acné en moins. Il dort mieux, a moins souvent mal au crâne et ça circule à nouveau fluidement dans ses intestins. Les bénéfices physiques de son alimentation se transposent à son mental. Il est plus joyeux, rit davantage, se sent plus à l’aise en société. Il arrive à s’envelopper d’un sentiment de tranquillité dans des situations qui le mettaient hors de lui auparavant. Il traverse la vie avec une attitude zen quoi qu’il arrive.

Cette aura de bien-être qu’il dégage, attire sur lui autant les regards admiratifs qu’envieux. Il n’attend plus qu’on lui demande d’expliquer son choix, il l’étale d’entrée de jeu. Et il est tellement passionné qu’il ne remarque pas qu’il provoque, à la longue, un sentiment de lassitude. Car, comme tout vegan qui se respecte, Jean-Pierre est engagé. Il a jeté tous ses pulls en laine et ses vestes en cuir au nom de la cause animale. Il regarde avec un dédain teinté d’horreur ces gens qui osent commander un steak au restaurant en sa présence, regard qui se mue en pitié si par malheur le coupable ne termine pas son assiette. «Non seulement il participe au génocide, mais en plus il gaspille. Honte à lui !» Ce steak, qui lui aurait fait envie auparavant, maintenant le dégoûte, c’est tout juste s’il arrive à terminer son plat de lentilles aux carottes. Peu à peu ses amis se détournent de lui, mais ce n’est pas grave, c’est parce qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne sont pas prêts à faire des efforts. Leur cas est perdu de toutes façons. Jean-Pierre ne s’en alarme pas. En fait c’est tout juste s’il s’en rend compte, tant il est empêtré dans ses convictions.

Quand il ne manifeste pas avec un petit groupe devant un élevage ou un abattoir, il s’entraine en salle de musculation. Les divers appareils n’ont plus aucun secret pour lui et il passe de l’un à l’autre en s’épongeant tout juste le front. Ses activités sociales s’étant réduites drastiquement, il tue le temps en surfant sur Internet où il lit avec délectation des articles partageant son idéologie. Il navigue de lien en lien, renforçant ses convictions à chaque clic. Et tout naturellement, de la cause animale, il dérive à la cause planétaire.

Au titre de vegan, il s’ajoute celui de locavore. Il consomme exclusivement du local, pour les produits frais. Il s’insurge haut et fort quand les magasins offrent des fraises en plein mois de février, n’hésitant pas à faire un scandale en plein milieu des étals des supermarchés. Bien évidemment, en plus de local, il faut que ce soit bio. Il n’hésite d’ailleurs pas à aller contrôler de lui-même chez les agriculteurs que la marchandise proposée soit bien conforme aux étiquettes affichées. Et gare aux contrevenants ! Ils sont dénoncés séance tenante à coup de recommandés express aux autorités compétentes, lettres aux journaux les plus en vogue et posts virulents sur tous les forums engagés. On ne plaisante pas avec la planète. On n’en a qu’une et Jean-Pierre est bien décidé à la défendre bec et ongles.

Il s’engage alors dans un groupe d’activistes très énergique. Il réalise qu’ils sont un peu trop entreprenants pour lui le jour où ils s’éloignent en fanfaronnant des flammes s’élevant au-dessus d’un champ de maïs OGM. Il est déçu. Il croyait avoir enfin rencontré des gens qui pensent comme lui. Mais toute cette fumée, ce n’est pas bon pour la planète, ça contribue au réchauffement climatique. Il a pourtant insisté pour détruire les épis en défonçant le champ en tracteur, la nuit, quand tout le monde dort. Mais on lui a répondu que c’était trop risqué, qu’on pouvait les entendre et les surprendre. Au moins, avec le feu, il ne reste rien. C’est bien ce qu’il constate le lendemain en voyant la photo des débris calcinés de maïs à la une de la presse locale. Il n’achète pas le journal. Il ne veut pas lire le compte-rendu au risque de ressentir de la fierté ou de la honte. Il a envie d’oublier cet épisode, de retrouver son élan idéologique.

Il poursuit son chemin tout seul, mais bientôt il réalise que ça ne lui suffit plus. Il pousse plus en avant ses recherches et s’enfonce profondément dans les méandres des articles sur le net. Il réalise qu’au rayon des aliments, il y a encore de nombreux pièges à éviter. Il détaille toutes les notices des composants et réalise que la majorité des produits vegan qu’il achète contiennent soit de l’huile de palme, soit du gluten, soit beaucoup trop de sucre, ou encore des colorants et autres exhausteurs de goût terriblement artificiels. Il bannit systématiquement toute nourriture qui tombe dans ce spectre et ne se retrouve plus qu’avec quelques fruits et légumes de saison pour composer ses repas.

Ça lui convient, pour un temps. Puis il se demande d’où vient cette électricité qui lui permet de cuire sa pitance. Il réalise avec effroi qu’elle est en majorité nucléaire. Il enrichit alors son palmarès par le mot crudivore, car il n’est pas question non plus de faire un feu de bois, c’est trop destructeur pour l’atmosphère. Tout absorbé à sa quête du manger sainement et éthiquement, il ne pense pas un seul instant que l’électricité ne lui sert pas qu’en cuisine. Il continue ainsi, sans se tourmenter outre mesure, les douches chaudes et les heures sur Internet. Il est entièrement accaparé par les concessions qu’il fait, ça lui demande un effort, c’est vrai, mais au moins, lui, il n’est pas égoïste, il pense à la planète, à tous ceux qui la peuplent. C’est à cette période qu’il abandonne le fitness, ne supportant plus toutes ces personnes imbues de leur corps, ne pensant qu’à leurs pectoraux et leur apparence sans jamais s’inquiéter du monde dans lequel ils résident. Il n’arrête pas le sport, il opte simplement pour un jogging en forêt où il respire l’air pur de la nature, se ré-oxygénant la tête et les poumons. Il se demande comment il a pu supporter l’odeur saturée de transpiration de la salle de sport.

Il se sent bien, totalement en accord avec son corps, son esprit et la nature. Il vit enfin légitimement sur cette planète, il n’abuse pas de ses richesses, mais y puise uniquement ce dont il a besoin. Si tout les êtres humains faisaient comme lui, la planète irait beaucoup mieux.

Un jour, alors qu’il se repose sur une souche à mi-parcours de son excursion quotidienne, il se saisit d’une fleur et la porte à son nez pour en savourer le parfum. Une fois ce moment de délice olfactif passé, il remarque que ses doigts sont couverts d’une substance poisseuse verte. Mécontent, il s’essuie à son pantalon. Soudain il réalise avec effroi que c’est, en quelque sorte, le sang de la plante qui recouvre sa main. Il finit de se nettoyer, la honte lui montant aux joues, puis termine son jogging en faisant très attention où il met les pieds. Il ne veut pas blesser une autre fleur, une autre plante.

Arrivé chez lui, il est mortifié. Il pensait agir en symbiose avec la planète, mais il a oublié que le monde végétal est vivant, lui aussi. Il est complètement perdu. Peut-il encore manger des légumes et des fruits ou doit-il y renoncer aussi. Il regarde les tomates et les pommes dans leurs coupelles et ne sait plus comment agir. Il reste ainsi, prostré devant les quelques aliments qu’il s’autorise encore. Son estomac tente de capter son attention, mais il n’ose pas les saisir pour les porter à sa bouche. Il réagit finalement et se sert un grand verre d’eau qu’il sirote lentement en cherchant des réponses sur Internet. Mais visiblement personne n’est allé aussi loin que lui sur ce chemin de reflexion. Ça le laisse perplexe un moment puis il s’imagine précurseur. Il se voit à l’origine d’une nouvelle idéologie. «Jean-Pierre, l’unique homme à avoir vraiment tout compris», est-ce que cela ne serait pas un joli titre pour un article, un livre ?

Tout émoustillé par cette idée, il décide de se consacrer intégralement à sa nouvelle doctrine. Il perd encore plus vite du poids, beaucoup de poids. Il devient mince, puis maigre, puis rachitique. Il abandonne la course à pied, car l’énergie lui manque. Il reste chez lui à boire de l’eau et à annoter dans un carnet ses observations, ses convictions. Il abreuve les forums et le web de son expérience. Il rigole de tous ces pisse-froids qui lui conseillent, l’implorent même, de mettre un terme à sa folie, qui lui disent qu’il est en train de se détruire. Ils sont tellement à côté de la plaque. Ils ne se rendent pas compte qu’ils massacrent la seule planète qu’ils ont. Toutes ces remarques ne font que conforter Jean-Pierre dans ses certitudes. Il va leur montrer. Mais pas tout de suite. D’abord il faut qu’il se repose, il est si fatigué. Il passe de plus en plus de temps à dormir. C’est pas grave, au moins, comme ça, il ne gaspille pas trop d’oxygène. Et puis il y a cette mauvaise toux qui s’est emparée de ses poumons. Heureusement, elle n’a pas de quoi se nourrir dans son organisme, elle va se lasser et partir. Jean-Pierre ne songe pas que son corps, lui non plus, n’a pas de quoi se sustenter. Il s’affaiblit. Son cerveau fonctionne au ralenti, il manque de glucose pour tourner à plein régime. Mais il n’a plus besoin de réfléchir, maintenant qu’il sait.

Il poste encore un commentaire, ne prend pas la peine de répondre aux remarques, à quoi bon, et il se couche. Il est tellement fatigué. Son corps semble si léger dans le lit, comme s’il flottait, grâce à son régime. Satisfait, il ferme les yeux et sombre dans les abysses de l’inconscience.

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