« Le Manoir » Elisa Vena

Publié le: jan 19 2018 by Anita Coppet

La première fois que cela lui arriva, Marie était en voiture sur la route qui relie Conca dei Marini à Amalfi.  Enfilant pour la énième fois un tunnel depuis qu’elle avait quitté sa maison de vacances, elle se sentit happée d’un seul coup par  la noirceur et disparaître dans le néant.

 

Elle reprit conscience debout devant l’allée d’un grand manoir aux murs blanchis à la chaux.  Un homme habillé en valet l’attendait au bout du chemin, devant le porche de la maison.  Il lui souriait et tenait à la main un plateau qui scintillait sous la lumière crue de midi et sur lequel était dressé un verre d’eau.  Comme s’il savait que ce voyage exténuant lui avait donné soif.  Ce qu’elle ignorait, c’est que ce voyage ne serait pas le dernier.

 

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Elle regarda autour d’elle.  Le ciel plus bleu que nature n’avait aucun nuage et il y régnait un silence synthétique.  Le bâtiment aux lignes épurées paraissait avoir été déposé là, sur une très grande pelouse laquée vert émeraude dont la fin coincidait avec la ligne d’horizon.  Ni odeur ni brise n’altéraient ce décor surréaliste.  Elle voulut fuir, mais n’arriva pas à bouger et sa bouche asséchée par l’angoisse l’empêcha de crier au secours.  Toutefois, sans savoir comment, elle se dirigea vers lui.   Arborant un sourire figé et un regard absent, il lui tendit le plateau.  D’une main tremblante elle prit le verre et but.  Dès qu’elle eut avalé la dernière gorgée, une force invisible la souleva et elle se retrouva assise dans la voiture toujours en marche, garée sur la voie de service à la sortie du tunnel.  Sa bouteille d’eau, couchée sur la banquette du passager, était vide.

 

Elle entendait les battements de son coeur et avait du mal à reprendre son souffle.  Pensant avoir fait un malaise, elle voulut appeler à l’aide mais sa main tremblante n’arrivait pas à saisir son portable.  Pour se calmer, elle prit une longue et profonde respiration et expira tout doucement, en comptant les secondes.  Puis elle recommença.  Lorsqu’elle fut un peu apaisée, elle décida de rentrer à la maison de vacances.  Sur le chemin du retour, les pensées se bousculaient.  Si elle allait en parler, comment allait-elle en parler?  Une fois arrivée, elle gara la voiture et rejoignit son mari qui était à la piscine, étendu sur une chaise longue. En la voyant, il se leva et alla à sa rencontre.

 

- Mais Marie, qu’est-ce qui se passe?  Tu es toute pâle.

 

- « Je ne sais pas, je me sens étourdie, je crois que j’ai fait un malaise.  J’ai été obligée de m’arrêter en chemin.  C’est comme si… comme si j’avais perdu connaissance.   Je ne sais plus…  j’ai l’impression d’avoir fait un cauchemar! »  Puis ses jambes la lâchèrent et elle s’écroula sur une chaise, en larmes.  Paul s’approcha d’elle et lui palpa le front.

 

-Tu ne conduiras plus seule pendant ces vacances.  Je t’ai amenée ici pour que tu relaxes, te rappelles-tu?  Va te baigner, cela te fera du bien.  Et moi je te préparerai le déjeuner.

Marie rentra dans la maison et gagna sa chambre.  Plantée devant le miroir mural, elle examina son visage.  Il ne restait plus aucune trace de son éclat bronzé du matin.  Elle savait que les chamboulements hormonaux liés à son âge pouvaient provoquer des malaises, mais des psychoses?   En voulant se remémorer le visage de l’homme, elle fut parcourue d’un long frisson car seuls ses yeux terrifiants et son sourire fixe s’imposaient à elle.  Elle mit son maillot de bain et se rendit rapidement à la piscine pour se rafraîchir le corps et oublier la peur.

 

Son séjour en Italie se termina sans autres incidents et ils rentrèrent au pays.  Elle reprit son poste d’enseignante avec une charge de travail réduite, ce qui lui fit du bien.  Elle avait presque oublié sa mésaventure du manoir jusqu’au jour où…  le phénomène se reproduisit.

 

Ce jour-là il faisait un temps splendide et Marie avait décidé de se rendre à la mer en voiture.  Les peupliers qui bordaient la route commençaient à se dénuder, laissant ainsi filtrer délicatement au travers du pare-brise les rayons de soleil qui lui chatoyaient la peau du visage.  Soudain, au tournant d’une courbe, une luminosité irrationnelle l’aveugla, elle eut la sensation d’être arrachée de son siège et se retrouva encore au manoir.

 

Rien n’avait changé depuis sa dernière visite, pas même le valet statufié devant le porche, tenant toujours à la main le même plateau avec le verre.  Il ne parla pas mais il ouvrit la porte, allongea le bras et lui fit signe d’entrer dans la maison.

 

Un sentiment d’effroi lui tomba dessus à la vue du décor spectral qui l’attendait.  Mis à part un escalier flottant aux marches noires adossé au mur de droite, tout était blanc dans cette grande pièce vide du rez-de-chaussée; les murs, le plafond, le sol dallé de marbre, jusqu’à la lumière qui entrait par de grandes portes-fenêtres occupant le mur du fond.  Quand ses yeux se furent habitués à cette clarté, elle distingua au travers des vitres le jardin arrière.  Hormis une piscine dont l’eau cellophane reprenait la couleur du ciel, rien ne brisait la monotonie de la pelouse qui s’étendait à l’infini.

 

Le valet monta les escaliers.  Une fois en haut, il se tourna vers elle et attendit.  Lentement, elle gravit les marches et se retrouva à l’étage devant un long couloir bordé de portes fermées.  Tout au bout, des vitraux laissaient la lumière extérieure inonder ce passage en mille et un faisceaux.  Le valet se dirigea vers une des portes, l’ouvrit et la fit entrer.  Sur un plancher de bois vernis il n’y avait qu’un fauteuil et une table basse.  Aucune lampe mais une éblouissante clarté pénétrait par la fenêtre.  Il lui désigna le fauteuil.  Marie alla s’y asseoir et lui, il quitta la pièce.

 

Elle posa les yeux sur la table et remarqua une tablette Ipad.  Elle la prit et l’alluma.  Des clichés de catastrophes naturelles, de guerres, ou encore de leaders mondiaux défilèrent à l’écran.  Ainsi, elle reconnut Palmyre saccagée, les attentats terroristes perpétrés un peu partout dans le monde, les dirigeants Trump, Macron, Kim Jong-un, Trudeau…   Avant de pouvoir les reconnaître toutes,  les photos se mirent à disparaître et réapparaître à une vitesse folle, comme des pop-ups.  Elle prit peur et instinctivement, elle se mit à taper dessus avec son doigt pour arrêter cette ronde infernale d’images qui rebondissaient sans cesse.  Au bout d’un long moment, elle réussit à les éliminer toutes sauf une seule qui se stabilisa au centre mais en si petit qu’elle ne pouvait l’identifier.  Elle posa son index sur l’icône et d’un seul coup, elle se vit à l’écran, assise dans ce fauteuil.  La tête lui tourna, elle leva les yeux et le valet qu’elle n’avait pas entendu revenir était là à ses côtés.  Il se pencha vers elle et lui présenta le verre posé sur le plateau.  Épouvantée, elle le saisit et but l’eau en quelques gorgées et sombra dans les limbes.

 

Quand elle reprit conscience, tout son corps tremblait, elle avait les mains moites et n’arrivait pas à bouger.  Lorsqu’elle réalisa ce qui s’était passé elle se mit à pleurer, encore et encore.  Puis elle s’arrêta d’un seul coup.  Elle regarda autour d’elle et remarqua qu’elle était assise dans la voiture toujours en marche mais arrêtée sur le bord du chemin.  Sa bouteille d’eau, sortie du sac de plage, vide, encore.

 

La nausée lui prit.  Elle ouvrit la portière et vômit.  Des sueurs froides lui coulaient dans le dos.  Après s’être un peu calmée, elle pensa à ce qu’elle venait tout juste de vivre.  Avait-elle vraiment franchi le temps et l’espace pour se retrouver dans un monde froid et stérile?  Et pourquoi?  Et comment?  Elle   décida d’appeler une femme psychologue qu’elle connaissait pour lui demander  de l’aide.  Comprenant sa détresse, cette dernière lui donna rendez-vous le lendemain après-midi.  Elle décida également de ne rien dire à son mari.  Elle préférait attendre.

 

Le jour suivant, toujours assommée par ses deux somnifères de la veille, elle arriva un peu plus tôt au rendez-vous.  Elle allait s’asseoir lorsqu’elle entendit une voix fémine lui dire ‘Entrez’.

 

La femme était assise sur une chaise droite.  Sa tête penchée sur une feuille de papier empêchait Marie de voir son visage mais ses cheveux étaient retenus en chignon.  Sa longue jupe grise qui lui cachait le haut des mollets et sa blouse blanche attachée jusqu’au cou lui donnaient une allure datée.  À côté d’elle, une table basse et un fauteuil.

 

- « Bonjour.  Asseyez-vous », lui dit-elle, sans lever la tête.  Sa voix monocorde la surprit quelque peu.  Elle alla s’asseoir.

- « Vous êtes stressée? » lui demanda-t-elle d’un ton qui tenait plus du constat que d’une question.

- Oui… je… je panique car je ne sais pas ce qui m’arrive et je sais encore moins comment le raconter.

- Détendez-vous…  Je vais vous chercher à boire et je reviens.

- Merci.

 

Lorsqu’elle se leva, Marie essaya de voir son visage mais elle n’en perçut que son contour car elle lui tourna rapidement le dos et sortit du cabinet.  Laissée seule, elle regarda autour d’elle.  À l’exception de ces trois meubles, la pièce était vide et les murs nus.  Ayant à peine le temps d’assimiler l’étrangeté des lieux qu’elle était de retour, un plateau à la main, un verre d’eau, des yeux… son sourire…  le valet…  Et elle perdit connaissance.

 

Lorsqu’elle reprit conscience, une autre femme était assise devant elle.  Elle était jeune, portait un pull ample avec de longues manches.  Blonde, ses cheveux aux épaules encadraient son doux regard que venaient souligner ses lèvres rouges.

 

-Vous allez bien Marie? lui demanda-t-elle d’une voix chaude.

 

Elle la regarda tout en essayant de reprendre ses esprits.

 

-Quand je suis entrée, je vous ai trouvée évanouie dans ce fauteuil, continua-t-elle. Voulez-vous boire quelque chose?  De l’eau?

 

Marie posa les yeux sur la petite table.  Il n’y avait ni verre, ni plateau.

 

- Non! Pas d’eau! lui dit-elle d’une voix effrayée.

- Comment avez-vous fait pour entrer? lui demanda-t-elle.

 

Elle jeta un regard circulaire autour d’elle.  Non, ce n’était pas la même pièce.  Elle était bien assise dans un fauteuil mais un autre, plus moderne.  Aussi, quelques affiches et deux diplômes décoraient les murs du cabinet.

 

Elle se mit à trembler sans pouvoir s’arrêter.  La psychologue lui prit la main et attendit tranquillement que ça passe.   Puis, Marie détailla ses trois rencontres et termina en lui disant que la femme qu’elle venait tout juste de voir semblait être le clone du valet.  Son souvenir de leurs visages s’arrêtait à leur regard et leur sourire.  La thérapeute nota tout ce qu’elle lui dit.  Ensuite, elle lui posa des questions sur sa santé, lui demandant de temps à autre de rectifier une information.  Marie termina en lui parlant du surmenage qu’elle avait eu avant l’été mais qu’elle allait mieux, qu’elle était suivie par une femme médecin et depuis qu’elle faisait de la méditation, elle avait réduit sa consommation de somnifères.  La psychologue releva la tête.

 

- Qui est votre médecin?

 

Elle lui donna son nom, en précisant que c’était son mari qui la lui avait référée et qu’elle était ravie de l’attention qu’elle recevait.  D’ailleurs, c’était elle qui lui avait fait découvrir un site de méditation téléchargeable sur portable, ce qui avait changé sa vie.  Elle ne l’utilisait qu’en cas d’insomnie.  Elle mettait alors ses écouteurs et s’endormait dessus au bout de quelques exercices de respiration.   Ne trouvant rien d’autre à lui demander, elle mit fin à cette première rencontre et lui annonça:

 

-Je vous mets en arrêt de travail pour une semaine, jusqu’à notre prochain rendez-vous, avec votre mari si possible.  Entre-temps, sortez, prenez l’air.  Détendez-vous.  Si vous vivez encore une fois une une telle expérience, appelez-moi immédiatement.  De mon côté, je vais voir ce que je peux trouver.

 

N’ayant obtenu aucune explication à ce qu’elle avait vécu, elle sortit du cabinet, déprimée.  Le soir, c’est avec appréhension qu’elle raconta toute l’histoire à Paul.   Se doutant bien de ce qu’il allait penser, elle lui dit d’emblée que si elle était folle, elle ne le serait pas ponctuellement!  Elle vit dans ses yeux qu’il ne la croyait pas.

 

La psychologue, qui s’appelait Suzanne, rentra chez elle.  Elle ne faisait que penser à l’histoire de sa nouvelle patiente.  Elle s’installa à son ordinateur et consulta toutes les archives qu’elle avait à sa disposition pour voir si des expériences similiaires avaient été rapportées, mais ne trouva rien.  Elle n’arrêta pas non plus de penser à sa porte.  Avait-elle été forcée?  Elle ne comprenait tout simplement pas.

 

Le jour suivant, elle devait assister à un congrès international sur la psychologie appliquée.  Cela tombait à point puisqu’elle pourrait parler de cette histoire à des collègues.  Ils furent tous intrigués mais personne ne put l’aider.  Toutefois, le soir, elle reçut un téléphone d’un psychologue américain à qui l’affaire avait été rapportée.  Il lui dit qu’il devait absolument la voir avant son retour aux État-Unis le lendemain après-midi.  Ils fixèrent rendez-vous pour le matin avant son départ.  Dans la même soirée, trois autres psychologues européens l’appelèrent à ce même sujet.

 

Ils se rencontrèrent dans un café de la ville.  Tous relatèrent la récente visite d’un  patient qui disait avoir vécu ce même type d’expérience.  Quelques heures leur suffit pour découvrir ce qui unissait ces personnes: la méditation et le téléphone portable.  Les psychologues contactèrent immédiatement leurs patients pour fixer un rendez-vous au plus tôt.  Quant à Marie, Suzanne l’appela pour lui demander de passer au cabinet dans l’après-midi.

 

Son mari ayant refusé de l’accompagner, elle alla seule voir la psychologue.  Cette dernière lui relata sa rencontre du matin avec des collègues et lui demanda de lui faire voir son téléphone et l’application de sa méditation.  Elle lui montra son portable et cliqua sur Tropisme, l’icône désignée.  Mais celle-ci ne bougea pas.  Elle essaya de nouveau, sans succès.  Elle tenta de retrouver le nom sur Internet mais ne trouva rien, l’application n’existait pas, ou n’existait plus.  Effacée.

 

On dénombra une centaine de victimes du même phénomène dans le monde.  On ne sut jamais qui était derrière la méditation puisque plusieurs pays avaient été ciblés et différentes langues avaient été utilisées.   Seules les personnes qui avaient utilisé Tropisme durant la nuit avaient vécu ces expériences à tout le moins insolites.   On alla jusqu’à parler de manipulation comportementale.  Mais par qui?  Dans quel but?

 

L’affaire fut remise dans les  mains d’Interpol et les victimes comme les psychologues furent priés de se taire.  Quant à Marie, elle jeta son téléphone portable à la poubelle.

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