{"id":395,"date":"2014-05-06T05:20:46","date_gmt":"2014-05-06T04:20:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/?p=395"},"modified":"2014-07-09T13:39:08","modified_gmt":"2014-07-09T12:39:08","slug":"recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/","title":{"rendered":"R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel"},"content":{"rendered":"<p>En rentrant \u00e0 l&rsquo;auberge ce soir-l\u00e0, Ludivine se sentait satisfaite, son reportage serait boucl\u00e9 dans les temps. Elle s&rsquo;allongea un instant sur le lit bas, perdit son regard dans le pis\u00e9 du mur, \u00e9couta le silence de cette contr\u00e9e perdue au beau milieu de l&rsquo;Atlas. C&rsquo;est ce qu&rsquo;elle aimait le plus dans son m\u00e9tier, les reportages dans des endroits retir\u00e9s comme celui-ci, aller \u00e0 la rencontre de gens dont la culture est diff\u00e9rente, dont la vie est proche de la nature et des \u00e9l\u00e9ments, dont les valeurs sont ancestrales, tout le contraire de ce qu&rsquo;elle connaissait \u00e0 Paris. Elle se releva promptement et d\u00e9cida d&rsquo;aller profiter des derniers instants avant le coucher du soleil. Elle ressortit donc, et s&rsquo;assit sur la petite terrasse devant l&rsquo;auberge. Elle demanda un th\u00e9 \u00e0 la menthe \u00e0 son h\u00f4te, consulta son t\u00e9l\u00e9phone portable &#8211; \u00e0 nouveau, plus de r\u00e9seau, tant pis &#8211; et \u00e9tala devant elle ses carnets de notes et ses deux appareils photos. L&rsquo;appel \u00e0 la pri\u00e8re retentissait tandis que son h\u00f4te lui versait le th\u00e9, comme seuls les marocains savent le faire, en soulevant la th\u00e9i\u00e8re tr\u00e8s haut. Ils \u00e9chang\u00e8rent quelques mots puis l&rsquo;aubergiste se retira, la laissant seule \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>Ses proches, ses amis, ses coll\u00e8gues au magazine \u00e0 Paris lui demandaient souvent ce qui la poussait \u00e0 voyager autant. Ludivine n&rsquo;avait jamais pu r\u00e9pondre pr\u00e9cis\u00e9ment : elle pensait souvent que c&rsquo;\u00e9taient des instants comme celui-l\u00e0 qui lui donnaient du sens, \u00e0 elle, \u00e0 sa vie, qui la nourrissaient. Elle savait au fond d&rsquo;elle-m\u00eame que le besoin de changement \u00e9tait aussi un besoin de solitude, et que les rencontres de voyage \u00e9taient aussi belles parce qu&rsquo;elles \u00e9taient \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Elle avait besoin de libert\u00e9, sans attaches.<br \/>\nDe retour \u00e0 Paris, elle avait pass\u00e9 encore deux jours sur son ordinateur \u00e0 finaliser son reportage. Il para\u00eetrait dans le num\u00e9ro du mois de juin. Elle avait maintenant quelques jours de r\u00e9pit devant elle, et d\u00e9cida d&rsquo;aller dans son village natal voir son p\u00e8re qui lui semblait un peu absent ou \u00e9tourdi ces derniers temps. Cela lui permettrait aussi de se ressourcer pendant quelques jours, avant de repartir vers une nouvelle destination.<\/p>\n<p>Le portail grin\u00e7a lorsqu&rsquo;elle p\u00e9n\u00e9tra dans la cour. Elle avan\u00e7a prudemment sur le sol boueux, essayant d&rsquo;\u00e9viter les flaques. Le cr\u00e9pi de la baraque s&rsquo;\u00e9caillait et laissait entrevoir des pierres disjointes. L&rsquo;un des volets pendait, et de sa peinture ne subsistaient plus que quelques traces vert clair. L&rsquo;\u00e9tat de la maison se d\u00e9gradait entre chacune de ses visites.<br \/>\nLudivine s&rsquo;approcha de la porte d&rsquo;entr\u00e9e, dont les carreaux pleins de poussi\u00e8re ne laissaient rien deviner de l&rsquo;int\u00e9rieur, et agita la vieille cloche. Elle attendit quelques instants, l&rsquo;oreille tendue, mais aucun bruit ne vint troubler le ronronnement des tracteurs au loin. Elle agita la cloche de nouveau, et tourna la poign\u00e9e qui s&rsquo;ouvrit sans effort. La porte n&rsquo;\u00e9tait pas verrouill\u00e9e.<br \/>\n\u00ab\u00a0Papa ? Papa ? C&rsquo;est moi !\u00a0\u00bb. Elle n&rsquo;entendait toujours aucun bruit, et d\u00e9cida de passer dans le jardin, derri\u00e8re la maison. Ce jardin avait \u00e9t\u00e9 magnifique du temps de sa m\u00e8re, qui adorait les rosiers, mais lui aussi allait d\u00e9sormais, comme le reste, \u00e0 l&rsquo;abandon.<br \/>\nSon p\u00e8re se trouvait sous le saule, sur la veille chaise \u00e0 bascule en fer forg\u00e9. Il dormait, elle ne voulut pas le r\u00e9veiller tout de suite et revint \u00e0 la cuisine faire du caf\u00e9, puis s&rsquo;installa pr\u00e8s de lui avec son plateau sur lequel elle amenait le caf\u00e9 chaud, deux bols et des biscuits secs. Elle posa sa main sur son \u00e9paule, doucement, il sursauta et la regarda d&rsquo;un air h\u00e9b\u00e9t\u00e9.<br \/>\n\u00ab\u00a0Qui&#8230; qui&#8230; \u00eates-vous ?<br \/>\n&#8211; Mais papa, c&rsquo;est moi, c&rsquo;est Ludivine.<br \/>\n&#8211; Ludivine ? Ah&#8230; Antoine est l\u00e0 aussi ?<br \/>\n&#8211; Antoine est \u00e0 Paris, papa, je lui dirai de venir te voir bient\u00f4t.<br \/>\n&#8211; Comment vous vous appelez, vous dites ?\u00a0\u00bb<br \/>\nLudivine resta interdite, son coeur s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 de battre.<br \/>\n\u00ab\u00a0Papa, c&rsquo;est moi, Ludivine, je suis ta fille.<br \/>\n&#8211; Ludivine&#8230; C&rsquo;est un joli pr\u00e9nom, on vous l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 dit ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ludivine se sentit submerg\u00e9e. Cette vague crainte qu&rsquo;elle avait en face de son p\u00e8re depuis quelques temps devenait une terrible r\u00e9alit\u00e9. Que peut-on faire lorsque notre propre p\u00e8re ne nous reconna\u00eet plus ? Ludivine paniquait. Surtout ne rien lui montrer, faire comme si tout \u00e9tait normal, ne pas l&rsquo;inqui\u00e9ter. Elle se retourna pour essuyer ses larmes, puis versa du caf\u00e9 dans les deux bols pour se donner une contenance. Elle prit une gorg\u00e9e, qu&rsquo;elle avala avec difficult\u00e9, une boule en travers de la gorge. Elle observait son p\u00e8re, qui buvait tranquillement, dans un silence serein et tranquille, et ne semblait rien remarquer de son trouble.<br \/>\nElle s&rsquo;excusa et alla faire quelques pas dans le jardin, ce qui lui permit de sortir son t\u00e9l\u00e9phone et de composer, d&rsquo;une main tremblante, le num\u00e9ro de son fr\u00e8re, qui heureusement d\u00e9crocha rapidement. Ludivine parlait vite, encha\u00eenait des morceaux de phrases d\u00e9sordonn\u00e9s, d\u00e9crivant la situation par bribes. \u00ab\u00a0N&rsquo;exag\u00e8re pas, il ne t&rsquo;as pas vue depuis longtemps, c&rsquo;est tout\u00a0\u00bb, minimisa d&rsquo;abord Antoine. Ludivine insistait, son p\u00e8re ne connaissait plus son pr\u00e9nom, il l&rsquo;avait juste trouv\u00e9 \u00ab\u00a0joli\u00a0\u00bb. Peu \u00e0 peu, Antoine sentit l&rsquo;angoisse de sa soeur le gagner et d\u00e9cida d&rsquo;aller la rejoindre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu veux une bi\u00e8re ?\u00a0\u00bb<br \/>\nLudivine hocha la t\u00eate, les yeux encore rouges. Antoine d\u00e9capsula deux bouteilles, en tendit une \u00e0 sa soeur, et s&rsquo;assit sur le vieux fauteuil \u00e0 bascule sans ajouter un mot. Ce soir-l\u00e0, sous le saule, le fr\u00e8re et la soeur se rendirent \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence : leur p\u00e8re ne pouvait plus rester seul ici, il fallait le placer dans un \u00e9tablissement adapt\u00e9 et il faudrait certainement aussi vendre la maison pour couvrir les frais.<br \/>\nIls discut\u00e8rent longtemps. Ludivine s&rsquo;en voulait de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 plus pr\u00e9sente, toujours en voyage, comme si elle cherchait quelque chose &#8211; ou fuyait ? &#8211; pendant que son p\u00e8re, tout proche, l&rsquo;effa\u00e7ait peu \u00e0 peu de sa m\u00e9moire. Elle \u00e9tait partag\u00e9e entre le chagrin et la col\u00e8re, contre elle-m\u00eame, contre la fatalit\u00e9 ou le destin &#8211; peu importe le nom qu&rsquo;on lui donnerait &#8211; mais aussi contre son p\u00e8re qui l&rsquo;oubliait, elle, mais se souvenait parfaitement de son fr\u00e8re. D&rsquo;ailleurs, dans le fond, elle en voulait aussi \u00e0 Antoine, le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 depuis toujours, et jalousait la complicit\u00e9 qui avait toujours exist\u00e9 entre le p\u00e8re et le fils, et qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais connue.<br \/>\nMalgr\u00e9 les mots durs de sa soeur, Antoine la r\u00e9confortait comme il pouvait, tout en sachant que seul le temps pourrait r\u00e9ellement l&rsquo;apaiser.<br \/>\nIls parl\u00e8rent aussi de leur grand-m\u00e8re. Comment lui annoncer que la maladie commen\u00e7ait \u00e0 ronger son fils ? Ils ne parvenaient pas \u00e0 \u00e9valuer \u00e0 quel point le choc serait violent pour elle, ni quel impact il pourrait avoir sur sa sant\u00e9. Mais pouvaient-ils la laisser dans l&rsquo;ignorance ? Il viendrait forc\u00e9ment un moment, un jour, o\u00f9 elle comprendrait les choses, o\u00f9 le fr\u00e8re et la soeur se contrediraient ou laisseraient \u00e9chapper le mot de trop.<br \/>\nNi Ludivine, ni Antoine ne purent trouver le sommeil cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n<p>Deux mois avaient pass\u00e9. Antoine s&rsquo;assit par terre, couvert de sueur. Il regarda la pi\u00e8ce maintenant vide, le chantier avan\u00e7ait bien. Ludivine revint avec des sandwiches et de l&rsquo;eau, et s&rsquo;assit pr\u00e8s de lui. Les pancartes \u00ab\u00a0A vendre\u00a0\u00bb \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 install\u00e9es, il fallait tout vider et r\u00e9parer ce qu&rsquo;on pouvait.<br \/>\n\u00ab\u00a0J&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;on est en train d&rsquo;effacer nos vies\u00a0\u00bb, dit Ludivine. Antoine acquies\u00e7a de la t\u00eate, en silence. \u00ab\u00a0C&rsquo;est bizarre de se dire qu&rsquo;on ne viendra plus ici, non ?\u00a0\u00bb Antoine acquies\u00e7a de nouveau.<br \/>\nIls attaquaient maintenant la derni\u00e8re pi\u00e8ce du rez-de-chauss\u00e9e, qui servait de bureau et de pi\u00e8ce de lecture \u00e0 leur p\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait sans doute la plus difficile, son refuge \u00e0 lui depuis toujours. Ses livres, ses cahiers, ses carnets de notes, tout fut mis en cartons en un temps record. Ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne souhaitait prolonger ce moment, qui rendait si concr\u00e8te la maladie de leur p\u00e8re. Ludivine monta sur une chaise pour d\u00e9crocher les tableaux, on pourrait toujours les vendre si l&rsquo;argent de la maison ne suffisait pas.<br \/>\n\u00ab\u00a0Antoine, viens voir ! Viens voir !\u00a0\u00bb. Antoine s&rsquo;approcha de Ludivine, les traces fantomatiques du tableau \u00e9taient bien visibles sur le mur, et au milieu, se trouvait comme une petite porte de placard. Elle \u00e9tait ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9. Ils cherch\u00e8rent la cl\u00e9 quelques minutes, sans succ\u00e8s, puis Antoine alla chercher dans ses outils et revint avec un pied de biche. La porte ne r\u00e9sista pas.<br \/>\nA l&rsquo;int\u00e9rieur de la petite cache, se trouvait une \u00e9paisse chemise cartonn\u00e9e. Ludivine l&rsquo;ouvrit et \u00e9tala son contenu sur le bureau. Elle contenait des coupures de presse, m\u00e9ticuleusement dat\u00e9es et r\u00e9pertori\u00e9es. \u00ab\u00a0On dirait qu&rsquo;elles concernent toutes cette com\u00e9dienne, Emma Caureste&#8230;\u00a0\u00bb, s&rsquo;\u00e9tonna Ludivine. Elle ne comprenait pas pourquoi son p\u00e8re avait constitu\u00e9 un tel dossier, sur une p\u00e9riode \u00e0 premi\u00e8re vue assez longue, et surtout pourquoi il le cachait si bien.<br \/>\nAntoine ne trouvait pas cela si important, mais il promit n\u00e9anmoins de poser la question \u00e0 leur p\u00e8re, qu&rsquo;il allait justement voir ce soir-l\u00e0. Ludivine ne trouvait plus le courage d&rsquo;accompagner son fr\u00e8re \u00e0 la maison de retraite : son p\u00e8re ne la reconnaissait plus, il lui posait quasiment les m\u00eames questions \u00e0 chaque visite, cela lui retournait le coeur \u00e0 chaque fois, comme si elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 orpheline. Elle en avait parl\u00e9 \u00e0 leur grand-m\u00e8re une fois, mais n&rsquo;y avait trouv\u00e9 aucun \u00e9cho : celle-ci \u00e9tait certainement tr\u00e8s touch\u00e9e de l&rsquo;\u00e9tat de son fils mais n&rsquo;en montrait rien, comme toutes ces femmes de sa g\u00e9n\u00e9ration qui ont v\u00e9cu la guerre, et ont connu des \u00e9v\u00e9nements si tragiques qu&rsquo;elles parviennent \u00e0 garder leur carapace quelles que soient les circonstances, sans que l&rsquo;on puisse jamais deviner les \u00e9motions qui les traversent.<\/p>\n<p>En attendant le retour d&rsquo;Antoine, elle alla au village faire quelques courses. Il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;autre client \u00e0 l&rsquo;\u00e9picerie \u00e0 cette heure-l\u00e0, et l&rsquo;\u00e9pici\u00e8re semblait d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 ne pas l\u00e2cher la source de potins que repr\u00e9sentait Ludivine. Elle l&rsquo;interrogea sur la vente de la maison, le nettoyage, les travaux. \u00ab\u00a0On nettoie, on vide, ce n&rsquo;est pas \u00e9vident&#8230;, \u00e9luda-t-elle. Oh, d&rsquo;ailleurs&#8230;<br \/>\nLudivine se mordit la l\u00e8vre et s&rsquo;arr\u00eata juste \u00e0 temps, elle ne savait pas ce qu&rsquo;elle pouvait dire sans compromettre son p\u00e8re, les ragots vont tellement vite dans ces petits villages.<br \/>\n&#8211; Oui ?<br \/>\n&#8211; Non, c&rsquo;est idiot, je me demandais&#8230; L&rsquo;actrice, Emma Caureste, elle est d\u00e9j\u00e0 venue ici ?<br \/>\n&#8211; Elle est venue quelques fois, oui, pourquoi ?<br \/>\n&#8211; Comme \u00e7\u00e0, on a trouv\u00e9 un article de journal dans la maison, du coup on se posait la question.<br \/>\n&#8211; On ne l&rsquo;a pas vue souvent, trois ou quatre fois peut-\u00eatre, il y a longtemps ; c&rsquo;\u00e9tait un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 chaque fois, tu imagines bien, tout le monde ne parlait que de \u00e7\u00e0.\u00a0\u00bb<br \/>\nLudivine paya, emballa ses courses et revint \u00e0 la maison peu apr\u00e8s son fr\u00e8re. Il n&rsquo;avait pu tirer aucun renseignement de son p\u00e8re, celui-ci avait eu une absence d\u00e8s qu&rsquo;il avait prononc\u00e9 le nom de la com\u00e9dienne. Antoine n&rsquo;avait pas insist\u00e9, ce n&rsquo;\u00e9tait sans doute qu&rsquo;une lubie secr\u00e8te de son p\u00e8re, un fantasme qui n&rsquo;appartenait qu&rsquo;\u00e0 lui et qui ne m\u00e9ritait pas que l&rsquo;on s&rsquo;y attarde.<br \/>\nLudivine ne partageait pas son avis : pour elle, le dossier \u00e9tait trop \u00e9pais et trop bien organis\u00e9 pour n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un fantasme. Apr\u00e8s le d\u00eener, elle sortit son ordinateur portable et commen\u00e7a \u00e0 pianoter. Elle lut divers articles sur l&rsquo;actrice, cherchant un lien qui la rattacherait \u00e0 son p\u00e8re ou au village. Elle ne trouva rien, Emma Caureste pratiquait la langue de bois avec beaucoup de talent d\u00e8s que les journalistes lui posaient des questions personnelles.<br \/>\nAntoine se moqua gentiment de l&rsquo;acharnement de sa soeur, mais devant sa r\u00e9action agac\u00e9e, il changea de sujet, et lui demanda quel serait son prochain lieu de reportages. Il s&rsquo;\u00e9tonnait toujours de son besoin de changement, sa soeur ne tenait pas en place comme si elle avait besoin de toujours plus d&rsquo;air, mais secr\u00e8tement, il l&rsquo;admirait et lisait toujours ses articles d\u00e8s leur parution.<br \/>\nIls termin\u00e8rent les derniers cartons le lendemain soir, la camionnette d&rsquo;Antoine \u00e9tait remplie. Ludivine sentit les larmes revenir quand le portail grin\u00e7a pour la derni\u00e8re fois. Antoine la serra dans ses bras. La maison ne serait plus l\u00e0, mais les souvenirs, eux, resteraient, c&rsquo;\u00e9tait le plus important.<\/p>\n<p>La chambre sentait le m\u00e9dicament. Ludivine s&rsquo;\u00e9tait toujours demand\u00e9 comment les infirmi\u00e8res pouvaient supporter ces odeurs.<br \/>\nElle expliquait \u00e0 sa grand-m\u00e8re qu&rsquo;elle et Antoine avaient fini de vider la maison, que la proc\u00e9dure de vente \u00e9tait lanc\u00e9e. La vieille soupira, son regard sembla se perdre un instant dans le vague, mais une fois encore, la carapace se reconstitua et elle se reprit aussit\u00f4t. Ludivine voulut lui changer les id\u00e9es : \u00ab\u00a0Tu savais que l&rsquo;actrice, Emma Caureste, elle venait des fois au village ?<br \/>\n&#8211; Qui t&rsquo;a dit \u00e7a ?<br \/>\nIl semblait \u00e0 Ludivine que le ton de sa grand-m\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait fait soudain plus dur, comme crisp\u00e9.<br \/>\n&#8211; L&rsquo;\u00e9pici\u00e8re. On a trouv\u00e9 des articles de journaux dans la maison, alors en faisant les courses, je lui ai demand\u00e9, comme \u00e7a.<br \/>\n&#8211; Tu en as parl\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9pici\u00e8re ? Vous avez trouv\u00e9 quoi au juste ?\u00a0\u00bb<br \/>\nLudivine h\u00e9sitait \u00e0 poursuivre. Sa grand-m\u00e8re semblait nerveuse, ses sourcils se fron\u00e7aient et se d\u00e9fron\u00e7aient comme agit\u00e9s par un d\u00e9bat int\u00e9rieur, son regard \u00e9tait devenu m\u00e9tallique. Pourtant, ce fut elle qui rompit le silence.<br \/>\n\u00ab\u00a0Au fond, tu as le droit de savoir. D&rsquo;ailleurs, moi je voulais qu&rsquo;on vous explique tout, mais ton p\u00e8re a toujours refus\u00e9 !<br \/>\nLudivine, m\u00e9dus\u00e9e, regardait sa grand-m\u00e8re sans comprendre.<br \/>\n&#8211; Mais de quoi parles-tu ?<br \/>\n&#8211; Emma Caureste&#8230;, soupira la vieille dame, c&rsquo;est un nom d&#8217;emprunt, tu l&rsquo;imagines bien. En r\u00e9alit\u00e9, elle porte le m\u00eame nom que ton p\u00e8re, c&rsquo;est sa cousine. Elle n&rsquo;a pas grandi au village, ses parents se sont rapproch\u00e9s de la ville pour le travail. Mais quand elle \u00e9tait gamine, ils venaient souvent \u00e0 la maison.<br \/>\nLa grand-m\u00e8re fit une pause pour chercher ses mots, Ludivine attendait la suite avec anxi\u00e9t\u00e9, l&rsquo;attitude de la vieille dame \u00e9tait par trop \u00e9trange.<br \/>\nLa vieille soupira \u00e0 nouveau et reprit.<br \/>\n&#8211; A l&rsquo;adolescence, on ne la voyait plus tellement. Elle avait sept ans de moins que ton p\u00e8re, ils ne partageaient plus grand-chose. Elle faisait beaucoup de souci \u00e0 ses parents, elle \u00e9tait d\u00e9vergond\u00e9e, elle courait les gar\u00e7ons. Et un jour, ce qui devait arriver arriva ; elle avait seize ans et on l&rsquo;a vue d\u00e9barquer \u00e0 la maison, paniqu\u00e9e, elle \u00e9tait enceinte et ses parents venaient de la jeter dehors. Antoine \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 n\u00e9, il \u00e9tait petit encore. Elle ne voulait pas &lsquo;tuer le b\u00e9b\u00e9&rsquo;, comme elle disait. Alors on l&rsquo;a h\u00e9berg\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;elle accouche&#8230;\u00a0\u00bb<br \/>\nLudivine n&rsquo;\u00e9coutait plus vraiment. Les pi\u00e8ces semblaient se mettre en place peu \u00e0 peu, l&rsquo;impossible devenait une \u00e9vidence. Ainsi, elle serait donc la fille de cette femme qu&rsquo;elle ne connaissait que dans les m\u00e9dias. Ainsi, ceux qui l&rsquo;avaient \u00e9lev\u00e9e ne seraient donc pas ses parents biologiques. Pourquoi ne lui avaient-ils rien dit ? Qui \u00e9tait son v\u00e9ritable p\u00e8re ? Elle ne le saurait sans doute jamais, un myst\u00e8re en rempla\u00e7ait un autre. Ses oreilles bourdonnaient et le sol vacilla.<\/p>\n<p>Lorsque j&rsquo;ai rouvert les yeux, tout \u00e9tait blanc, la lumi\u00e8re m&rsquo;aveuglait, j&rsquo;avais encore la sensation que tout tournait. Mais je me sentais plut\u00f4t apais\u00e9e, finalement. J&rsquo;avais l&rsquo;impression que tout devenait logique, qu&rsquo;au fond de moi j&rsquo;avais toujours soup\u00e7onn\u00e9 un secret comme celui-l\u00e0. Je m&rsquo;\u00e9tais toujours sentie diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span class='st_facebook_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='facebook'><\/span><span class='st_twitter_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='twitter'><\/span><span class='st_linkedin_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='linkedin'><\/span><span class='st_fblike_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='fblike'><\/span><span class='st_pinterest_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='pinterest'><\/span><span class='st_plusone_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='plusone'><\/span><span class='st_email_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='email'><\/span><span class='st_sharethis_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='sharethis'><\/span><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En rentrant \u00e0 l&rsquo;auberge ce soir-l\u00e0, Ludivine se sentait satisfaite, son reportage serait boucl\u00e9 dans les temps. Elle s&rsquo;allongea un instant sur le lit bas, perdit son regard dans le pis\u00e9 du mur, \u00e9couta le silence de cette contr\u00e9e perdue au beau milieu de l&rsquo;Atlas. C&rsquo;est ce qu&rsquo;elle aimait le plus dans son m\u00e9tier, les [&hellip;]<\/p>\n<p><span class='st_facebook_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='facebook'><\/span><span class='st_twitter_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='twitter'><\/span><span class='st_linkedin_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='linkedin'><\/span><span class='st_fblike_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='fblike'><\/span><span class='st_pinterest_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='pinterest'><\/span><span class='st_plusone_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='plusone'><\/span><span class='st_email_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='email'><\/span><span class='st_sharethis_buttons' st_title='R\u00e9cit : \u00ab Au fil de l&rsquo;amn\u00e9sie \u00bb par L\u00e9a R\u00e9vetel' st_url='http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/2014\/05\/recit-au-fil-de-lamnesie-par-lea-revetel\/' displayText='sharethis'><\/span><\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[187,197],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/395"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=395"}],"version-history":[{"count":5,"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/395\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":444,"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/395\/revisions\/444"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=395"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=395"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.ecriturefactory.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=395"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}