« Vaurien – Version 2″ Clémence DEHEURLE

Publié le: juil 29 2019 by admin

Le vieil homme avait une dent contre la vie. Dix ans. Dix ans qu’une agence gouvernementale l’avait exproprié pour un sordide projet d’exploitation minière. Un camarade du régiment avait bien proposé de lui louer un petit appartement en ville, le temps de rebondir. Mais à son âge, la balle avait perdu du rebond. C’était déjà terrible de l’avoir arraché à sa montagne adorée, c’était cruel de le plonger dans ce lieu qu’il exécrait. Enfermé dans un appartement étriqué et sans horizon, coincé avec des congénères qu’il avait passé une vie à fuir : il ruminait. Si la vie avait de l’humour, notre vieux bonhomme en était dépourvu.

Chaque nuit, il s’éveillait dans l’obscurité. Les yeux grands ouverts, il humait le silence. Son esprit était clair comme l’eau du torrent et, comme elle, la formidable énergie qui coulait dans ses veines cherchait quelques issues pour s’échapper. Il aurait aimé sauter au pied du lit et courir à la rencontre de sa journée, mais il lui fallait déplier sa vieille carcasse ankylosée avant de se relever avec lenteur. Sa main attrapait machinalement le bout de châtaigner qui lui servait de canne, puis il patinait, plus qu’il ne marchait, jusqu’à la fenêtre. Le ciel qui pâlissait timidement derrière la cime des tours lui rappelait qu’il devait se hâter. Pour prendre les devants, il s’habillait la veille et buvait son café froid. C’était toujours ça de gagné sur le jour toujours trop pressé d’éclore.

Puis, le rituel commençait. Immobile dans l’entrée, il restait un moment suspendu au ronflement sourd des ventilations. Pas un bruit. L’autre porte du palier était close. La voie était donc libre ! Il se faufilait avec précaution jusqu’à l’escalier où, agrippé à la rambarde, il entamait prudemment la descente. Avec la Crise, l’immeuble s’était considérablement vidé et certains étages étaient désormais condamnés. Le vieux regrettait simplement qu’ils en soient restés assez pour empoisonner son existence.

Une fois en bas, malgré la morsure du vent, son regard s’éclairait invariablement à la vue de ce petit bout d’éther coincé entre les colonnes de béton. Il s’empressait de remonter la rue en direction du fleuve. Là, en appui sur sa canne, il reprenait son souffle. Un dernier regard alentours : personne ! Il se mettait alors en marche au rythme de son bâton frappant le pavé. Après avoir achevé sa boucle quotidienne, il se posait sur un banc pour observer l’eau noire qui, chargée de pluies, tourbillonnait et se débattait en direction du sud. Au loin, les nuages se coloraient annonçant la venue prochaine du jour. Les hommes allaient bientôt sortir de leur sommeil et investir les rues. Le lieu allait bientôt grouiller de vie. Il frissonna. Il était temps pour lui de rentrer.

Ce jour-là, le vieux se figea quand il arriva à son étage. La surprise fit disparaître l’ébauche de sourire qui flottait sur ses lèvres. Il referma la porte d’un coup sec. Fichtre ! C’était stupide, l’autre l’avait vu. Il risqua un œil par l’entrebâillement : le morveux de la voisine. Assis dans un coin du vestibule, les jambes ramenées sous ses bras et les yeux mouillés de larmes, il le fixait en reniflant. Une peluche informe avait glissé à ses pieds. Il se détourna prestement pour échapper à la brûlure de son regard. Bonté divine, aucune issue possible ! Passé le moment de panique, il se lança en boitillant jusqu’à chez lui. Il faillit bien s’emmêler les pinceaux sur la dernière ligne droite mais peu importe, il avait rejoint sa tanière. Un peu trop d’excitation pour son cœur fatigué ! Il avait conscience que le sentiment de liberté, qu’il ressentait à chacune de ses sorties, avait un prix : la probabilité de croiser l’un d’ « eux». Il ressassait encore cette curieuse rencontre lorsque la faim l’extirpa sauvagement de ses pensées.

Après avoir bravé la froidure des premières heures du jour, il aimait se réchauffer la panse avec une bonne soupe de légumes. Attention, pas ces horribles potages lyophilisés, ni ces infâmes moulinés, mais un véritable bouillon à l’ancienne avec de vrais morceaux de légumes qui flottent, et dans lequel il rajoutait un peu de pain. Après en avoir réchauffé une petite quantité, il plaça ses mains autour du bol encore brûlant. Il ferma les yeux. Les images de son ancienne vie lui revenaient par bouffées. Il soupira. Revenir ici et maintenant était toujours douloureux.

Une fois rassasié, l’image du garçon vint l’effleurer sans prévenir. Il la balaya d’un haussement d’épaule. Ce n’était pas ses affaires ! Sans se poser plus de questions, il entama sa routine journalière. Il fit un brin de toilette au dessus d’une bassine dont il récupéra l’eau pour rincer sa vaisselle. Puis, avec la même eau, il sortit sur le balcon arroser le rudimentaire potager qui faisait sa fierté. La clarté du jour semblait plus agressive chaque jour. Il fallait admettre que son dégoût des hommes l’avait bien malgré lui métamorphosé en créature nocturne. Il se dépêcha de rentrer pour tirer les épais rideaux du salon.

La deuxième fois qu’il pensa au minot, il se souvint de ses yeux rougis. Un curieux sentiment de crainte le poussa à poser l’œil sur le judas. Il laissa échapper un juron. Fatche ! Le morveux était toujours là ! Recroquevillé sur le sol, il semblait dormir. Était-il coincé dehors ? Avait-il perdu ses clés ? Pourquoi ne rentrait-il pas chez lui ? Sa mère n’osait plus beaucoup sortir, elle ne devait pas être loin. Ah et puis mince, ce n’était pas ses affaires. Treize heures, l’heure de la sieste. Il se dirigea d’un pas distrait jusqu’à sa chambre.

Assis, sur le bord du lit, il tortillait entre ses gros doigts deux petits bouts de cire. Ils lui permettaient de se couper du monde aux heures les plus bruyantes de la journée. Il en plaçait un machinalement quand son regard se posa sur le mur du fond. Il se ravisa. Cette cloison donnait sur l’appartement de la voisine et ses deux moufflets. Il se plaqua contre la tapisserie et resta immobile pendant quelques minutes. Rien, pas un son. C’était étrange. Le tout petit courrait toujours partout et la mère ne cessait de le chercher. Quel idiot ! Ce n’était pas ses affaires, se répéta-t-il. Et il fourra rageusement les boules dans le fond de ses oreilles puis s’enroula dans sa couverture. Il mit un peu plus de temps que d’habitude pour trouver le sommeil.

En fin de journée, il griffonnait sur un calepin quand il se rendit compte qu’il l’avait dessiné. Quelle saleté ! Le morveux l’avait attendu tapi dans ses méninges. De rage, il déchira la page et la froissa nerveusement. La boulette vola dans la pièce, rebondit sur le buffet puis retomba devant la porte. Il marmonna entre ses dents quelques jurons de sa campagne puis se leva. Il fallait qu’il en ait le cœur net. Sur la pointe des pieds, il se colla à l’œilleton. Zut ! Le garçon était toujours là et semblait bien éveillé maintenant. Que faisait-il ? Pourquoi ne bougeait-il pas ? Et se trimballer avec un nounours à son âge ? Un peu nigaud. Le carillon de son horloge sonna six heures.

Il était sur le point d’avaler une lampée de ragoût quand il l’entendit. Ce n’était pas de gros sanglots ni de grands cris, mais une plainte étouffée, entrecoupé de reniflements discrets. Il y avait quelque chose dans ces gémissements à peine perceptibles une souffrance insoutenable qui lui arracha un frisson. Il examina le morceau de chou qui flottait au milieu de sa cuillère comme si celui-ci pouvait l’orienter sur la conduite à tenir. Le morveux avait gagné : il lui avait coupé l’appétit ! Il poussa rageusement son assiette. D’humeur grognon, il voulut se réfugier dans sa chambre mais son œil trouva tout seul le chemin du judas. Impossible de distinguer quoique ce soit à l’extérieur ! Les pleurs ne s’étaient pas interrompus, bien au contraire, maintenant que ses oreilles traînaient sur le bois de la porte, ils le pénétraient.

N’y tenant plus, il ouvrit et la lumière du petit intérieur surgit dans le corridor. Le gamin gisait là, recroquevillé, la tête plongée dans les bras. Le vieil homme n’en revenait toujours pas d’avoir fait quelque chose d’aussi stupide mais l’autre avait cessé de pleurer. Il s’essuyait maintenant le museau avec sa manche. Peu habituée, sa bouche cherchait vainement comment former des sons. Le jeune se leva un peu maladroitement et plissa les yeux dans sa direction. Pris au dépourvu, le vieux bonhomme bafouilla quelques mots inaudibles que l’autre sembla prendre pour une invitation. À peine le temps de comprendre que le morveux était entré.

Le gamin tituba incertain jusqu’au milieu du salon puis, voyant la table mise, poussa une chaise pour s’asseoir. Il posa son hideuse peluche à ses côtés. Encore en état de choc, le petit vieux allait reprendre sa place quand il surprit une lueur d’envie dans la prunelle du garçon. Il poussa son assiette encore fumante devant lui. Le petit ramassa fébrilement un couvert et se jeta dessus. C’était la première fois depuis longtemps que le vieux bonhomme se retrouvait dans la même pièce qu’un de ses semblables. Passé la gêne, il commença à l’observer à la dérobée. Il devait avoir douze ans, pas plus. Il flottait dans un sweat trop large pour lui. Sa figure était dissimulée sous une épaisse tignasse carotte. Il se dégageait de lui quelque chose de fragile et dur à la fois qu’il n’avait rencontrée qu’une seule fois. Et quand il leva ses grands yeux humides, l’évidence vint le cueillir sans crier gare. C’était Vaurien, son chien !

Quand il l’avait trouvé, dans le fond du trou dans lequel les enfants du village l’avaient jeté, ce n’était encore qu’un chiot. Ramassé dans un coin, il lui avait lancé ce même regard ardent. Et tout comme aujourd’hui, il avait hésité. La bouche du gamin forma un « merci » muet auquel le vieux répondit par un grognement. Il lui était reconnaissant de ne pas jacter à tort et à travers. Etait-ce le repas ou la fatigue, mais le petit homme commença à s’affaisser sur son siège tandis que ses yeux se fermaient. Le vieil homme l’attrapa sous le bras et l’amena sur son lit. Comme Vaurien, il se roula en boule et disparut bientôt sous la couverture. Le vieux resta un instant à écouter sa respiration régulière. Il soupira : ce sale cabot lui manquait.

Après l’avoir récupéré, il avait eu toutes les peines du monde à manipuler ce petit corps meurtri qui, malgré son innocence, avait déjà connu la violence des hommes. Et le soir venu, la vision de cette petite boule de poils entortillée dans un de ses vieux pulls l’avait ébranlé de la même manière. Comment aurait-il pu deviner la place qu’il prendrait dans sa vie ? Il avait eu des animaux, certes, mais jamais comme Vaurien. Contre toute attente, ces deux créatures à vif s’étaient donc apprivoisées et avaient vécu une vie tranquille et simple jusqu’à ce qu’une pneumonie l’emporte. Le petit vieux ne s’en était jamais vraiment remis. Il ne survivait que dans le souvenir de leur complicité et il pensait à tort que sa dernière étincelle d’humanité s’était enfuie avec lui.

Et là, alors qu’il contemplait le petit homme, une curieuse pensée se mit à bourdonner à la lisière de sa conscience. En reluquant d’un peu plus près l’ourson auquel l’enfant s’accrochait dans son sommeil, il reconnut celui du tout petit. Il contempla le sillon que les larmes avaient tracé sur ses joues et le chagrin se faufila entre ses lèvres entrouvertes. Tout était là et il n’avait rien vu.

Dans la soirée, le gamin partit aussi simplement qu’il était venu. Sa démarche était toute fois un peu moins lourde, sa frêle silhouette un peu moins floue. Ils échangèrent un dernier regard. Il ne brûlait plus. Il était doux. Le vieux s’en étonna. Il aurait voulu exprimer une parole de réconfort mais rien ne sortit. Le garçon lui fit un signe de la main puis rentra chez lui. Tel un bigorneau dans sa coquille, le vieil homme se réfugia dans son appartement. Une fois le dernier verrou tiré, il remarqua que ses mains tremblaient un peu sous l’émotion. Le soulagement qu’il ressentait à présent se disputait avec un autre sentiment, plus profond, qu’il sentait remuer sous le vernis rigide de ses années de solitude. Si son esprit n’en trouvait plus la trace, toutes les fibres de son corps criaient son nom. Le morveux avait ouvert une brèche dans sa carapace. Après réflexion, cette idée ne lui était plus aussi désagréable. Il se surprit à penser à leur prochaine rencontre et aux mots qu’ils pourraient échanger.

Soumettre le commentaire

*

*