Mes sept péchés, mes sept tasses de thé – Monika Miravet

Publié le: oct 29 2016 by Anita Coppet

 

« La première tasse humecte mes lèvres et mon gosier »

Bon sang, mais pourquoi Boogie ronronne-t-il aussi fort ? Sa langue râpe ma tempe. L’écho de son miaulement dévaste l’intérieur de mon crâne. Il me faut un paracétamol. Je parachute le chat. Je m’excuserai plus tard. Je peine à ouvrir un œil. Je tâtonne pour attraper mes lunettes sur la table de nuit. Ma main heurte une tasse brûlante. Qui l’a posé ici ? La mémoire me revient peu à peu. Hier, j’ai fêté avec tristesse le départ de Marjorie. Son déménagement au Japon me laisse orpheline. Plus de chef, plus de mentor, plus de meilleure amie. J’ai désespérément bu et j’ai appelé Augustin, totalement ivre. J’enrage contre moi même. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Je peste conte Marjorie. Elle m’abandonne et par sa faute je vais me faire dégager par le seul chic type rencontré après tant d’années d’errance affective. Je m’assois sur mon lit. Je saisis le plateau ornementé de fleurs de cerisiers. Augustin m’a laissé un mot. Un post-it rose en forme de cœur (je voue une adoration aux post-it) arbore une écriture sobre et raffinée. « Sencha Ariake. Tonique et doux, comme moi, ses antioxydants t’aideront à éliminer les excès et à mieux te concentrer pour ton grand discours. Je penserai à toi. Gus ». La tension s’évapore. Je plonge les lèvres dans le mug à l’effigie d’un Maneki Neko. La chaleur propage le calme sur mes lèvres, dans ma bouche, le long de ma trachée.

Je savoure la saveur marine de la colère.

« La deuxième rompt ma solitude »

- « Maman !  »
Mon Dieu, mais pourquoi hurle-t-elle ?
Juliette déboule dans ma chambre et se jette à plat ventre sur le lit. Collier d’écouteurs, smartphone greffé dans la main, elle me regarde à peine et pianote. Mais que trouve-t-on à dire à 7h du matin ?
- « Lève-toi, j’ai faim ! »
- « Bonjour ma chérie ».
Mon ado se ravise et me claque la bise. Aujourd’hui, on se gifle de baisers.
- « Bonjour maman. Viens, j’ai une surprise pour ta promotion. Jour de ouf. »
Ouf oui… J’attrape ma robe de chambre (j’aime trouver des substituts aux noms d’objets ringards. Pour celui-ci, je cherche encore…). Ornée de motifs cachemire colorés, vestige d’un tour du monde avorté en Inde il y a bientôt 15 ans, elle est usée, mais je peine à m’en défaire. Elle exhume mes souvenirs de voyage, ma grossesse inattendue, mon retour précipité, le départ du père de Juliette. Je prends bien soin de reposer mes lunettes. Il y a des matins où entrevoir son reflet peut vous flinguer la journée. J’entre dans la cuisine. Ma douce, mon bébé, mon ange a préparé le petit déjeuner.
- « Regarde maman, j’ai décongelé des croissants, et j’ai même fait du vrai jus d’oranges (comme en témoigne le chantier sur le plan de travail. Oui, je suis un peu maniaque). Et aussi ton thé Darling machin ».
Je regarde ma mini miss. Je pense à nos fous rires plateaux télé super production booliwoodienne devant lesquels je retrouve mon âme fleur bleue. Je suis envahie d’amour et de fierté. Je n’ose lui dire que la promotion, je ne vais peut-être pas l’accepter. Je n’ai pas encore eu le courage de trancher, et je ne veux pas la mêler à une telle décision. Je m’installe et je dévore. Croissants, confiture, noix de cajou, raisins secs. Boogie, sans rancune, grimpe sur mes genoux. Je m’excuse pour tout à l’heure. Je verse le Darjeeling bien trop infusé dans mon gobelet en inox.
Je me délecte de la chaleur florale de la gourmandise.

« La troisième fouille mes entrailles mises à nu et y débusque mille volumes d’étranges idéogrammes »

Arrivée au bureau, je lis et relis mon discours. Mes yeux déchiffrent mais je n’en comprends plus un mot. Si j’ambitionne la place de celle qui m’a tout appris, je ne peux me résoudre à être simplement bonne. Je dois affirmer tout ce dont je suis capable malgré mes diplômes inexistants. Dans ma tête tourbillonne tout ce que Marjorie a accepté venant de « là-haut », des dirigeants cravatés, arrogants, repus de l’existence. Je rédige mon prologue à y faire face. Mon ambition est-elle là ? N’était-elle pas simplement de faire de mon mieux pour une femme que j’estime, qui m’a offert un poste inespéré à un moment clé de ma vie ? Mon insolence saura-t-elle supporter les réprobations incessantes ? Mon arrogance se taire ? Mes doigts tremblent sur le clavier. Je me lève et me dirige vers ma bouilloire (une idée de nom plus sexy ?). Je fouille dans ma boite à thés. Un Rooibos en sachet. Offert par James du marketing, dont le petit ami est un ancien rugbyman. L’Afrique du Sud. Madiba… Je rêvais de te rencontrer. Je rêvais que tu sois le sujet de mon premier grand reportage. Je cherche ma tasse. Elle est enfouie sous une tonne de post-it. La blague préférée de Marjorie, une dernière fois. « Tu vas me manquer ». « Je t’attends, touriste ! ». « Mais que c’est que tu vas nous raconter ? ». Je retourne à mon ordinateur et efface le document d’un clic. Après tout, je sais improviser.

Je déguste la rondeur de mon orgueil.

« La quatrième suscite une légère sueur
et tout le noir de ma vie se dissout à travers mes pores »

Me voici devant l’assemblée. La salle de conférence est rivée sur moi. Le grand patron écorche mon nom de son accent russe. Il s’approche, m’embrasse comme si j’étais sa fille (je lui ai parlé 3 fois en 12 ans de carrière. J’exècre la fausseté). Ses grosses joues sont humides, il transpire. Il me tend un paquet que lui tend sa secrétaire. Un samovar. L’objet est magnifique. Il a fait préparer un thé pour l’assistance. Il m’offre une tasse en carton recyclable et je trinque dans le vide. Je bois une gorgée. L’amertume m’écœure. C’est un faux thé de noël. C’est un faux noël. Je regarde face à moi : uniformes costumes, accoutrements, une véritable mise en scène. Comment font-ils ? Je voudrais leur demander, je les supplie en prière de me livrer leur secret, leur formule magique pour se taire, appliquer, exécuter, se sacrifier… Personne ne me répond. J’entame mon discours. Je bafouille, toussote, m’interrompt. Des larmes emplissent mes yeux. Marjorie se lève du premier rang et me rejoint sur l’estrade. Ma veste ne m’a jamais parue aussi rigide. J’étouffe. J’attrape un mouchoir dans ma poche. Un post-it en sort et virevolte. Je le ramasse. « N’oublie jamais qui tu es ». Je ne réfléchis plus.

- « Marjorie m’a tout appris. Elle m’a fait confiance, alors que je n’avais aucune qualification pour ce travail. Elle m’a engagée alors qu’elle me savait enceinte de quelques mois. Elle a su me guider, et nous avons fait alliance. Vous ne pouvez me flatter davantage qu’en me demandant de la remplacer. Hélas, je l’ai vue s’éteindre à petit feu, délaisser son mari, pleurer les enfants qu’elle n’a jamais eu, et décider de fuir sur un autre continent pour commencer à vivre. J’ai l’honneur de vous annoncer que je démissionne. Je n’ai pas votre dévouement. Je l’ai cherché, il n’est pas en moi. »

Le temps s’arrête. Marjorie attrape ma main. Je sors de ma torpeur, la repousse et m’enfuis. Je me ravise. Je ne partirai pas sans mon samovar. Je me saisis de l’objet, le hisse tel un trophée, salue mon auditoire, telle une artiste. Quelques courageux cravatés applaudissent. Le succès n’est pas véritable. Mon envie se gargarise d’épices.

« A la cinquième tasse, je suis purifiée »

Je m’enferme dans le bureau. J’attrape un carton de ramettes vide. Je tourne en rond. Par quoi commencer ? Je scrute ce qui m ‘entoure. Je voudrais tout emporter. Une photo de Juliette, une bougie, quelques accessoires. Je les balance dans ma boite qui parait désespérément vide. Mon ordinateur ! Je l’aime tellement. Il n’est pas à moi. Tu vas me manquer Pomepomepidou (je donne des noms aux choses qui me sont chères). Plus rien n’est à moi. Ce néant m’effraie. N’y a-t-il rien qui m’appartienne après toutes ces années ? Mon poster de Bouddha. Je le décroche, il se déchire. Je fonds en larmes. J’arrache les post-it collés çà et là sur mon poste de travail, roses, bleus, jaunes fluo, cœurs, carrés, flèches. J’en fais des confettis de rage et les fait voler en éclat. Je sors une canette de Thaï Tea Drink du mini frigo. Ma dernière. Je m’assois à mon poste. Un bouquet de fleurs lactées dégouline dans ma gorge. Je me souviens du nord de la Thaïlande, début de mon périple. J’y ai rencontré des ascètes, ai été fascinée par leur abnégation totale. Je m’étais jurée de revenir les filmer un jour, de porter leur message dans le monde occidental. Se débarrasser du superflu, tendre vers la perfection par le renoncement… Je me lève, j’inspire profondément. Mes idées se remettent en ordre. Je dis au revoir à voix haute à mes souvenirs et je sors, les mains vides.

Mon avarice se régale de crème légère et sucrée.

« La sixième m’expédie au royaume des Immortels »

Je débarque à la terrasse du café. Quelques SMS ont suffi à faire rappliquer mes amies dans ce qui s’apparente à notre quartier général, base de repli, bunker (extérieur, avec vue sur la tour Eiffel… La bande est un peu snob). Elles ont commandé une tournée de thé glacé. La fraîche infusion est servie dans des grands verres avec des glaçons. Elle sent les week-ends à la campagne. Les filles me font raconter encore et encore ma sortie qu’elles jugent triomphale. Marjorie nous rejoint. Elle ne dit pas un mot. Elle sort un post-it de sa poche, le colle sur mon front. Les filles applaudissent. Je le décolle et lis : MERCI. Chacune leur tour, elles entament le récit de leur deuxième vie, celle qui débute lorsqu’on renoue avec ses rêves. Certaines en sont bien loin, d’autres l’approchent, quelques-unes en ont franchi la frontière. La conversation finie, aucun autre sujet ne vient prendre la place. Il serait trop fade. Qu’importe, nul besoin de parler. Nous trinquons, buvons, rions. Nous sommes ensemble, invincibles. L’oisiveté et la nonchalance nous gagnent. Le soleil se couche. La Tour Eiffel s’illumine. Je sirote la citronnade de la paresse.

« La septième ah, je ne saurais en absorber davantage !
Je sens seulement un souffle de vent frais gonfler mes manches.
Où est Peng Lai Shan?
Ah ! Laissez-moi chevaucher cette douce brise et m’envoler loin d’ici ! »

Je tourne la clé silencieusement dans la serrure. Evidement la satanée porte claque derrière moi. Evidement je m’agace de ne jamais réparer cette serrure. Mais ce soir, je me calme instantanément. Je vais pouvoir le faire désormais. Un coup d’œil dans la chambre de Juliette (je ne perdrai jamais cette habitude). Elle dort. Je suis soulagée d’avoir une nuit devant moi pour trouver les mots justes. Je regarde mon téléphone. Je me rends compte que je n’ai pas appelé Augustin de la journée. J’ai honte. Il ne m’a pas appelée. J’ai peur. J’entre dans ma chambre. Il est là. Il fume, assis sur l’unique chaise du minuscule balconnet. Il se retourne, m’invite à le rejoindre. Sur le tabouret faisant office de table, un service en porcelaine chinoise dont émane une délicate odeur de jasmin. Je m’assois sur ses genoux. Je soulève le couvercle de la théière pour inhaler l’arôme envoutant. Au fond, les jeunes bourgeons de thé vert forment comme un bouton de fleur. Il me sert. Nous n’échangeons pas un mot. Il sait, il approuve, il admire peut-être. Il sera à mes côtés. Il fait doux. Après un long moment, il m’entraîne vers le lit. Il m’embrasse. Ma bouche devient brasier, mes seins deviennent montagnes. Je déboutonne sa chemise et caresse le dragon tatoué sur son torse.

Je consomme le velouté de la luxure.

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Cette nouvelle de Monika Miravet a remporté le premier prix du concours organisé par notre atelier d’écriture en ligne en partenariat avec les Thés Georges Cannon

 

 

 

 

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