« Ambiance familiale » par Marièle Collin

Publié le: jan 18 2017 by Anita Coppet

La ferme était située en contrebas de la route. C’était une grande bâtisse grise aux volets rouge foncé dont la moitié étaient constamment clos. Deux autres bâtiments bordaient la cour, fermée par un portail rouillé qui miaulait sur ses gonds. Des balles de foin étaient entassées au fond et une odeur d’ensilage vous prenait à la gorge. Au loin, des champs où meuglaient des vaches.
La famille Blandin occupait la ferme depuis plusieurs générations. Le père Blandin, autoritaire et taiseux, refusait de céder la place. Paterfamilias à l’ancienne, il continuait à tyranniser les siens. Sa femme ne parlait pas beaucoup non plus. C’était une petite musaraigne, discrète et travailleuse mais dont les yeux jaunes brillaient parfois d’un éclat dur et froid.
Sa fille avait hérité de ses yeux fendus. C’était une jolie fille aux longs cheveux, grande et mince. Elle détonnait car tous les autres étaient particulièrement laids. Elle seule ne tremblait pas devant son père dont elle était visiblement la préférée. Elle avait eu la prétention de faire des études mais elle y avait vite renoncé car rien ni personne, à la maison, ne l’encourageait dans cette voie. Elle avait opté, en fin de troisième, pour un BEP de coiffure et la coiffeuse du bourg l’avait engagée. Il n’était donc pas question qu’elle aide à la ferme. Ses airs de princesse agaçaient ses frères mais en même temps, ils étaient flattés d’avoir une sœur aussi « canon ». Sa mère, en revanche, ne l’épargnait pas. Elle détestait la beauté arrogante de sa fille et la traitait avec un plaisir évident de tous les noms désagréables qu’elle connaissait. Céline se plaignait à son père qui grommelait dans sa grosse moustache en tapant sur la table de son poing, ce qui calmait tout le monde. Dans le silence, Céline narguait sa mère avec un petit sourire satisfait et Mathilde ravalait sa contrariété.
Les deux frères haïssaient leur père et sa dureté. Ils marmonnaient entre eux, qu’un jour, ils le tueraient. Dans le même temps, ils étaient jaloux l’un de l’autre ce qui compliquait encore l’affaire.
Le plus jeune, Charlie, était le chouchou de la mère qui l’aidait et le nourrissait en cachette. Avec son éternel air sournois, elle s’amusait à attiser les dissensions entre les deux frères. Par d’habiles petites réflexions, elle rabaissait l’aîné et venait titiller sa jalousie jamais très bien endormie.
Jean-Luc s’accommodait des injustices parentales en exerçant son pouvoir sur les deux autres. Il distribuait et alternait taloches, coups, brimades et menaces. Il pinçait Céline aux endroits stratégiques chaque fois qu’il en avait l’occasion. Il l’aurait bien tripotée davantage mais il n’osait pas à cause de son père. Pour compenser, il la menaçait régulièrement de raconter les cochonneries qu’elle faisait avec son père. Céline criait que c’était faux mais elle savait très bien que sa mère serait trop contente de tenir une raison de la maltraiter ou même de la chasser.
Charlie écopait des coups et des claques de Jean-Luc et gare à lui s’il caftait.
Beaucoup de rancune et de haine circulaient dans la maison. Ces sentiments les liaient plus étroitement que ne l’aurait fait une affection sincère. C’était un ciment-colle qui les nourrissait et les tenait ensemble, indissociables et incapables de renoncer à leurs projets de vengeance.
Céline était ravie de les quitter la plus grande partie de la journée et de s’extraire de cette ambiance délétère. Sa patronne et les clientes la trouvaient adroite, charmante et empressée. Certaines mauvaises langues la disaient un peu trop fiérote et trop secrète pour être honnête mais dans l’ensemble le monde extérieur lui souriait et elle lui souriait en retour.
Les quatre autres restaient ensemble avec pour seul échappatoire les champs alentour, les chiens et les vaches. L’été, le grand air, les travaux des champs allégeaient l’ambiance mais l’hiver et lors des pluies de printemps, la tension montait à nouveau et l’atmosphère devenait électrique.
Quand Céline arrivait du bourg, elle soupirait en poussant le lourd portail. Sautillant pour éviter la boue et les flaques, la lumière glauque de la cuisine et l’air renfrogné de ses occupants lui donnaient le désir profond de repartir en courant. Elle pensait très fort à Justin son amoureux, son bel amour aux yeux bleus et se disait que bientôt elle partirait pour toujours.
Plus le père vieillissait plus il devenait entêté et coléreux. Il refusait toute forme de progrès et entendait que tout continue comme « au bon vieux temps ». Il évoquait les dires de son père et sa propre jeunesse pour justifier ses décisions. Mais il commençait à vieillir et il était moins efficace qu’autrefois. La part de travail des deux garçons augmentait et rien ne les dédommageait. Toute initiative personnelle leur était refusée. Le père était moins costaud mais il n’était pas en mauvaise santé. Il était comme un vieil arbre encore bien planté sur ses jambes et surtout il avait toute sa tête et il était bien décidé à s’en servir. Il était même encore capable de sortir sa corde à noeuds pour frapper un de ses garçons et lui faire rentrer le respect dans la peau. Ceux ci étaient maintenant assez forts pour lui retourner ses coups mais ils le craignaient encore. Des rêves de meurtres hantaient leurs nuits et couvaient dans leurs esprits retors.
Lorsque Jean-Luc parla à Charlie de tuer le père, celui ci le regarda avec des yeux ronds. Jean-Luc lui appliqua ses arguments habituels assortis de nouvelles menaces et la résistance de Charlie s’effrita. L’idée fit du chemin dans sa tête. Il s’agissait d’agir quand le père serait à l’extérieur de la maison, occupé à débroussailler ou à ramasser des noix. Une échelle a vite fait de glisser et d’assommer son utilisateur.
Quand on retrouva, quelques jours plus tard, le père étendu dans un champ, personne ne s’étonna. La mère hurla, les garçons n’étaient ni plus ni moins bourrus que d’habitude. Seule Céline accusa le coup. Ses soupçons se portèrent immédiatement sur les garçons mais elle ne dit rien. Le jour de l’enterrement, elle était blême. Tout le monde pensa que c’était à cause du chagrin.
Dans les mois qui suivirent la mère se révéla sous un jour nouveau. Toute soumission disparue, elle prit les rênes de la maison. Céline devint son souffre douleur et Jean-Luc perdit son pouvoir sur Charlie.
Un soir d’été Céline rentra à la maison accompagnée de Justin. Au moment où elle s’apprêtait à passer la grille, il la retint, la serra contre lui et l’embrassa longuement. Céline se crut au paradis mais cela ne dura pas longtemps. La mère avait aperçu leurs deux silhouettes enlacées et elle sortit en courant suivie du fidèle Charlie. Ils insultèrent et chassèrent le jeune homme qui s’enfuit en hurlant : « quelle famille de fous ! ». Céline pleura beaucoup, harcelée par la mère qui lui refusa toute sortie en dehors de son travail. Elle la traita de traînée et de chienne en chaleur pendant que Charlie souriait bêtement, installé dans son rôle de prétendant à la couronne. À son tour, il menaçait Jean-Luc de tout révéler s’il l’embêtait encore.
Jean-Luc n’était pas très intelligent, de plus son caractère rancunier achevait de lui obscurcir le cerveau. Grisé par son premier succès et par l’impunité qui avait suivi le premier crime, il s’occupa à mijoter un nouveau coup tordu. Si bien qu’un jour où la mère avait été particulièrement odieuse, il proposa à Céline de la tuer. Elle avait accès à toutes sortes de produits dangereux, un peu de poudre dans le potage et hop ! les problèmes disparaîtraient !
Céline mit du temps à se décider. Elle avait quand même la tête mieux faite que son frère. Bien sûr, elle serait bientôt majeure mais où irait-elle ? Que ferait-elle ? Rester seule avec Jean-Luc lui faisait peur aussi. Elle tergiversa jusqu’au jour où sa mère rencontra sa patronne à la boulangerie. Elle lui raconta des mensonges sur sa fille, cette dévergondée, cette effrontée, cette hypocrite… Madame Lambert s’étonna beaucoup, poussa des oh ! et des ah ! mais resta pensive et malgré elle, ébranlée. Elle ne put s’empêcher d’en parler à Céline qui se sentit envahie par un profond découragement. Il lui sembla qu’elle ne serait nulle part à l’abri de l’acharnement de sa mère, que celle ci venait de contaminer irrémédiablement l’ilot de bonheur dans lequel elle venait se réfugier. Elle se sentit piégée et son cœur se serra. Au cours de la journée son désespoir se mua en une colère froide et elle rentra à la maison avec ce qu’il fallait pour expédier la mère dans l’autre monde.
Quand les gens du village apprirent le décès de la Mathilde, ils commencèrent à s’étonner ses deux morts rapprochées. Les suppositions, les calomnies, les médisances fleurirent un peu partout. La coiffeuse se souvint des confidences de Madame Blandin… La commère du village ne résista pas au plaisir d’aller faire part de ses soupçons au commissaire de la ville.
Une enquête fut ouverte, Charlie craqua le premier, suivi de peu par Céline.

One Comment to “« Ambiance familiale » par Marièle Collin”

  1. Romain dit :

    Glaçante histoire liée à la haine au sein de cette famille de paysans….Un peu dommage pour la fin qui se termine abruptement. Peut-être était-ce intentionnel? En tant que lectrice ça m’a un peu perturbée au vu du déroulement du drame qui monte en puissance.
    A part ça, on ressent bien le malaise au sein de la famille, les enjeux…Bel exercice.

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