« Ce doux baiser que j’ai gardé » par Hortense de Chabaneix

Publié le: jan 18 2017 by Anita Coppet

A 52 ans, Emma Watson en était arrivé à la conclusion que plus rien d’extraordinaire ne viendrait bouleverser sa petite vie paisible. Ce constat ne lui procurait aucun sentiment particulier, elle avait eu son lot de sensations fortes dans sa jeunesse.

Depuis la mort de son mari Charly, Emma vivait au collège de Sibton Park où elle enseignait. La Directrice, Mrs. Baker, lui avait proposé de venir s’installer dans l’établissement dès la fin des obsèques. Si les usages avaient interdit à Emma de montrer un enthousiasme trop débordant, elle ne s’en était pas moins empressée d’accepter, sachant pertinemment que la solitude aurait été insupportable dans sa maison vide. Ici, dans ce petit appartement situé au dernier étage du bâtiment d’Histoire, elle découvrait le confort apaisant de n’avoir que quelques marches à descendre pour se réchauffer le cœur auprès de ses collègues et des élèves.

Assise dans son lit, une tasse de café à la main et les yeux rivés sur les ombres orangées de la campagne à l’aube, Emma, comme chaque vendredi, attendait l’appel par Skype de sa fille. Margot explorait l’Australie pour quelques mois avant d‘intégrer l’université de Birmingham en génie chimique : « quelle personne étrange, » se disait souvent Emma en songeant à la jeune femme. Elle avait éduqué ses enfants selon les mêmes principes qu’elle appliquait à ses élèves en tant que professeur de Français : discipline, rigueur et fantaisie, avec l’amour en plus, bien entendu. Maintenant qu’ils étaient grands et qu’elle ne pouvait que constater l’originalité extravagante de ses deux descendants, elle se demandait si sa méthode avait été la bonne. « Il est trop tard pour s’en préoccuper », se rassura-t-elle en se levant pour se resservir de café, seule habitude française qu’elle avait refusé de céder aux Anglais. Elle attrapa sa vieille radio et tenta de capter France Inter sur les grandes ondes. En trente ans de vie à l’étranger dont dix-sept en Angleterre, elle n’avait jamais pleuré sa famille ou la Normandie, mais la musique de sa langue maternelle lui manquait tous les jours. La précision des mots, l’organisation des phrases, la clarté du langage — Emma aimait l’ordre — le savant équilibre entre les verbes et les noms, les multiples conjugaisons… Et puis ces lettres muettes ou aspirées, ces liaisons dangereuses, l’absence d’accents toniques qui laissent toute la place à la musique intérieure de chacun. Emma était une grande amoureuse en général, et du Français en particulier.

La sonnerie numérique la coupa dans son envolée lyrique et linguistique et elle se réinstalla confortablement entre les draps encore chauds pour accueillir sa fille.

« Hi ! Mom,

–  En Français, ma chérie !

– Oh ! Maman ! Tu pourrais plutôt me dire bonjour !

– Bonjour ma douce. Alors, sur quel pied as-tu dansé cette dernière semaine ?

– Tu ne crois pas si bien dire, regarde mes baskets !  Margot plaça devant la caméra une paire de Converse aux semelles largement trouées. J’ai dansé toute la semaine avec la troupe de West Side Story en tournée ici. Elle s’arrêta soudain et fronça les sourcils. Qu’est-ce que tu as ? Tu fais une drôle de tête. Maman ? C’est quoi cette musique ? Maman ! »

Emma était ailleurs. Elle rabattit l’écran de son ordinateur portable et resta figée le temps que dura la chanson. Le son n’était pas bon, la mélodie étouffait sous le souffle grésillant de la radio mais elle distinguait assez clairement les mots — Ce doux baiser que j’ai gardé… — et surtout, elle reconnaissait sa voix. Cette voix qui la projetait soudain tant d’années en arrière, sur la plage de Jullouville. Ce serait pour moi un délice… Elle sentit le vent chargé d’iode, de sel et de sable lui ébouriffer les cheveux, elle entendit le cri des goélands et elle revit son sourire. J’aimerais pouvoir entre nous Ce soir vous le restituer…

Emma prit une douche glacée dans l’espoir de réconcilier son corps et sa raison qui venaient subitement de se séparer. Ce fut une tentative aussi désagréable que vaine. Elle ne se reconnaissait pas, ne se maîtrisait plus. En cours ce matin-là, elle aborda le thème de la chanson française avec ses trois classes. Ses élèves furent épatés par autant de connaissance dans le domaine et sidéré par les talents de chanteuse et de danseuse dont elle fit preuve. A peine la sonnerie de sa dernière heure eut-elle retenti qu’Emma fila troquer son légendaire tailleur en tweed brun pour une robe en mousseline bleu marine, des bottes à talons et une veste courte. Elle laissa ses cheveux noisette illuminés de quelques fils blancs tomber sur ses épaules puis se maquilla légèrement. Le miroir de sa petite salle-de-bain lui renvoya une image surprenante, plus belle, plus jeune, plus femme. Elle s’adressa un clin d’œil approbateur et un baiser d’encouragement. Emma n’avait jamais cours le vendredi après-midi, elle pouvait donc attraper l’Eurostar de 14h55 à Ashford.

Assise dans le sens de la marche, Emma laissait dérouler le film de sa vie au rythme où défilait le paysage. Fille unique d’éleveurs manchots, elle avait grandi dans un univers où les bêtes étaient toujours prioritaires sur les hommes. La vie y était rude, silencieuse, mais la placidité et la douceur de la vache normande avaient enveloppé son enfance d’un voile de bienveillance. Et puis, il y avait eu la mer. Comme à un journal intime, elle lui avait confié ses pensées, ses rêves, ses questions. Elle avait étudié ses humeurs au gré de ses couleurs mais jamais elle n’avait réussi à l’apprivoiser.

Le vendredi 7 mai 1982, jour de sa majorité, Emma avait annoncé à ses parents qu’elle partait faire le tour du monde sur un porte-conteneurs qui quittait Le Havre le lundi suivant pour Papeete. Devant sa détermination, ils n’essayèrent pas de la retenir et l’emmenèrent même déjeuner à « La Promenade », le restaurant chic et cher de Jullouville-les-Pins. Ils étaient rentrés à la ferme sitôt l’addition réglée tandis qu’Emma était restée sur la plage. C’est là qu’il l’avait trouvée, les mains et les pieds enfouis sous une petite dune de sable, le regard perdu vers un horizon que personne ne pouvait atteindre. Il s’était assis à côté d’elle et elle avait tout de suite reconnu son parfum.

« C’est bizarre, avait-il commencé, j’étais sûr que j’allais te trouver là, aujourd’hui.

— Les grands esprits se rencontrent toujours ! Je pars lundi, enfin, dimanche soir d’ici.

— Je devrais pas te le dire, mais j’aime pas ça que tu t’en ailles sans date de retour. Ça me fait peur.

— Je t’enverrai des cartes postales !

— C’est ça, l’océan regorge de facteurs, c’est bien connu !

— Je jetterai tous les jours une bouteille par-dessus bord, je te le promets. »

C’est tout ce qu’ils s’étaient dit avant de se prendre par la main et se promener sur la grève jusqu’au soir. François et Emma se connaissaient depuis la maternelle et avaient décrété en entrant en 6ème qu’ils étaient frère et sœur pour la vie. Pourtant, au moment de se quitter, leurs yeux s’étaient remplis de larmes et puis, elle l’avait embrassé. Un premier baiser d’amour. Elle n’avait jamais imaginé que ce serait aussi doux. La finesse de la peau de ses lèvres lui avait fait pensé à une aile de papillon et le goût de sa langue à une glace à la vanille arrosée de café brulant. Ce fut un très long baiser pendant lequel ils s’étaient échangés leur tristesse et leur amour, leur avenir et leur passé, un premier baiser autant qu’un baiser d’adieu. Elle n’avait jamais envoyé de cartes postales ni jeté de bouteille à la mer…

De Tahiti à Tauranga, de Melbourne à Yokohama et de Hong-Kong à Bombay, Emma avait vécu cinq ans de petits boulots à terre et de grandes traversées à bord de pétroliers, vraquiers ou autres géants des mers. Elle avait rencontré Charly sur une plage indienne. Il avait mis fin à ses ambitions d’écumeuse des mers et l’avait embarquée pour un tout autre voyage, plus tranquille cette fois mais tout aussi itinérant, et qui avait pris fin à sa mort, il y a deux ans à peine.

Vous êtes arrivés Paris-Gare du Nord, terminus du train. Tous les voyageurs, descendent de voiture. Assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train.

Emma se rendit compte qu’elle n’avait emporté que son sac à main. Elle n’était décidément pas dans un état normal. Elle s’offrit un taxi jusqu’au Théâtre du Rond-Point où elle acheta un billet pour la représentation du soir, puis s’installa dans le restaurant. Elle avait terriblement faim. Elle commanda un steak tartare et le savoura avec un plaisir non dissimulé. Elle n’en avait pas mangé depuis ce dernier déjeuner avec ses parents il y a trente-quatre ans. Cette fois, elle l’accompagna d’un verre de vin de Bourgogne rouge. Lorsqu’elle se leva, elle chancela légèrement comme si quelqu’un l’avait bousculée. Elle inspira longuement et rejoignit sa place d’un pas mal assuré. Le strapontin à l’avant-dernier rang de l’orchestre lui convenait parfaitement, elle ne risquerait pas de déranger qui que ce soit si elle se sentait mal.

Lorsque le rideau s’ouvrit et qu’elle le vit apparaître dans la lumière, une gigantesque vague d’émotion la submergea. Elle qui s’était efforcé de vivre en aventurière, sans jamais penser au lendemain ni au passé se retrouvait soudain happée par le temps qui passe. Elle en eut le souffle coupé.

« Madame ! Madame ! Vous m’entendez ? » Le jeune pompier de service n’osait pas gifler le visage bouleversant de la femme évanouie. Le directeur du théâtre lui avait permis de la déposer sur la banquette de la loge en attendant l’ambulance et, dans le silence feutré de cette petite pièce tendue d’un tissu qui semblait aussi fragile qu’elle, il lui caressait la main.

La salve d’applaudissements et la soudaine animation dans le couloir annoncèrent l’entracte. Emma ouvrit les yeux à l’instant même où François Morel entra dans sa loge.

Le regard du jeune pompier passa de l’un à l’autre puis il se retira discrètement sentant qu’il se passait quelque chose d’étrange et de très intime entre ces deux êtres.

« Je suis venue chercher mon baiser, commença Emma d’une toute petite voix.

— Il est parti dans ma chanson, Emma, je ne peux plus te le rendre maintenant. »

Ces mots lui firent l’effet d’une condamnation, pourtant elle lisait dans son regard le même amour qu’autrefois, la même fraternité. Alors elle respira un grand coup, se leva, se planta devant lui, lui attrapa les deux mains et lui adressa le plus grand et beau sourire qu’elle ait jamais donné.

« C’est bien, affirma-t-elle, il mérite d’être partagé dans une aussi belle chanson. Merci François. »

Emma dormit cette nuit-là sur un banc de la gare du nord et monta dans le premier train du lendemain qui la ramena à Sibton Park. Elle écouta le disque de François Morel La Vie (Titre provisoire) en boucle les premiers mois, puis de moins en moins.

3 Comments to “« Ce doux baiser que j’ai gardé » par Hortense de Chabaneix”

  1. Florence KERGUELEN dit :

    Adresse Postale
    6,chemin du Blanquet - 31270 VILLENEUVE TOLOSANE
    J’ai adoré. Y a t’il une suite et si oui, comment peut on se la procurer. Merci.

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