« Le Noël de Figaro » par Fabienne Giard

Publié le: jan 18 2017 by Anita Coppet

— Alors, ce réveillon ?

Elle m’avait rebattu les oreilles avec ses préparatifs du réveillon de Noël – et il est vrai que, lorsqu’on partage à deux le même bureau, on n’a guère le choix des conversations. Donc, j’en avais bouffé de son Noël, jusqu’à plus soif, et je connaissais dans les moindres détails l’étendue de son chantier qui s’annonçait pantagruélique. Les enfants recevraient des montagnes de jouets inutiles, la table croulerait sous des empilements de mets prétentieux, les convives rivaliseraient de bonne humeur outrancière – je n’aimais déjà pas mes propres Noël, mais les siens me gavaient.

— Alors, ce réveillon ?, lui demandais-je pourtant à son retour de congé.

— On va dire que ça ne s’est pas trop mal passé, lâcha-t-elle avec une moue fatiguée, mais satisfaite. Les petits étaient contents, même si Julius s’est fritté avec son cousin.

 

Julius c’était son fils, sept ans, une volonté de fer dans un gant de sucre. Julius avait repéré à la télé tous les cadeaux qu’il avait ensuite demandés, détaillés sur une grande liste dressée d’une écriture balbutiante qui faisait la fierté de sa maman. Laquelle s’était décarcassée pour tout acheter, prenant sur son heure de déjeuner pour courir les surfaces spécialisées. Elle échangeait des tuyaux avec ses belles-sœurs pour se refiler les adresses des magasins les mieux fournis. Elle désespérait de pouvoir dénicher le « must have » que toute une génération de bambins réclamait, tous en même temps, y compris son délicieux Julius. Elle me racontait la vie d’enfer qu’il lui mènerait s’il n’obtenait pas l’objet convoité, et elle se transformait sous mes yeux en chasseur infatigable. Car cette course effrénée aux cadeaux ne concernait pas que son Julius, mais aussi les autres enfants de sa nombreuse famille, tous réunis pour une fête de Noël qui devait être inoubliable.

 

— Pourtant ça avait bien commencé, me racontait-elle. On avait servi le mousseux et les canapés de ma belle-mère, et mon mari surveillait la dinde.

Je comprenais que, pour une fois, la « dinde » ne désignait pas une de ses belles-sœurs ou une autre femelle malfaisante évoluant à proximité de son mari, mais bel et bien le volatile qu’ils devaient déguster à table. Elle m’avait précisé que la bestiole serait accompagnée de céleris, de marrons, de haricots et de champignons, même si elle détestait les champignons. D’ailleurs, elle servirait les garnitures à part, ainsi chacun pourrait faire son choix sans que les goûts se mélangent. Et de toute façon, c’était son beau-frère qui apporterait la bûche, et elle adorait la bûche, et son mari aussi, et Julius en mangeait volontiers, et elle se félicitait à l’avance du succès de son dîner.

— Mais les enfants ont voulu ouvrir leurs cadeaux tout de suite.

Je sentais qu’une catastrophe se tenait embusquée dans cette phrase. « Les enfants ont voulu », ce n’est jamais bon signe, et « ouvrir leurs cadeaux tout de suite » me sembla de très mauvais augure. J’imaginais la demi-douzaine de bambins, excités comme des chiots à qui l’on présente la pâtée, se jetant sur les boîtes empilées sous un sapin enguirlandé du pied à la cime, arrachant les rubans à paillettes et les papiers dorés, et hurlant leur joie en découvrant la surprise cachée dans le cadeau. J’imaginais le bruit, les cris, le remue-ménage dans le salon-salle-à-manger-living au moment de l’apéritif. Mais j’étais encore loin du compte. Les épaules de ma collègue tombèrent un peu lorsqu’elle me raconta comment Julius, maître chez lui, prit le commandement des opérations : il tenta  d’abord d’interdire aux autres enfants d’ouvrir leurs cadeaux avant lui, puis, constatant son incapacité à retenir la meute, il poussa les cris les plus stridents à chaque paquet qu’il déchiquetait et à chaque cadeau qu’il brandissait comme un trophée, enfin il compara la valeur de son butin avec celui de son cousin Hugo.

 

Je connaissais Hugo presque aussi bien que Julius. Hugo c’était le cousin. L’alter ego, le jumeau, le miroir. Même âge, même caractère, la compétition entre les deux gosses était sanglante. Ces deux-là se jalousaient comme deux becs dans le même nid. Ce que Hugo réussissait un jour, Julius le saccageait le lendemain, et inversement. Les mamans s’attendrissaient devant ces manifestations enfantines de la future virilité de leur progéniture, secrètement fières des victoriettes de leur petit.

Donc, je reviens à la fête, Julius s’aperçut que Hugo avait reçu une boîte plus désirable que la sienne. Sa rage fut immédiate, comme me le racontait ma collègue avec précaution. Son rejeton avait fracassé contre la table basse du salon tout le contenu du cadeau de son cousin, envoyant valser par la même occasion les canapés de la belle-mère. Son pauvre Julius avait du mal à contenir ses pulsions, regrettait-elle, mais ce n’était pas une raison pour que la belle-famille l’inonde d’invectives comme elle l’avait fait, qui plus est un soir de Noël, quelle importance vraiment que les canapés aient valdingué partout, chacun a ramassé ce qu’il pouvait, ils ont ouvert une autre bouteille de mousseux, il ne faut pas non plus faire des drames de tout.

 

—Et qu’aviez-vous fait du chien ?

C’est moi qui posais la question, inquiète soudain du sort réservé à ce chien dont l’existence était soumise aux quatre volontés de son maître, à qui il avait été offert pour son cinquième anniversaire. J’imaginais la bête au milieu du foutoir et de l’énervement des enfants, mêlant ses jappements à leurs hurlements, ou se précipitant pour avaler les canapés qui auraient voleté devant sa gueule ouverte. Elle me rassura : son mari avait enfermé Figaro dans le garage, loin de l’effervescence de Noël. Mais elle ajouta qu’en réalité, ça n’avait pas été une bonne idée de l’enfermer là. N’ayant plus de place dans la cuisine, elle avait entreposé dans le garage ce qui pouvait attendre au frais, notamment le joli plat de foie gras livré par le charcutier dans l’après-midi, et bien sûr j’eus droit au couplet sur le charcutier, le meilleur charcutier du quartier, délicieux et pas cher du tout, c’est toujours chez lui qu’elles vont, sa belle-mère et ses belles-sœurs aussi, pour leurs repas de fête. Abrège. Eh bien, quand elle est allée chercher le plat pour le servir à table, elle trouva son Figaro occupé à déguster le foie gras laissé à sa portée. Le premier moment d’effarement passé, elle se garda bien d’ameuter ses invités. Elle choisit plutôt de garder l’incident secret, réarrangea le joli plat avec ce qui restait des tranches de foie, et apporta la chose à table comme le plateau de triomphe d’un empereur romain.

 

—Ensuite mon mari a apporté la dinde, et là on a eu une petite frayeur !

Trop cuite ? Brûlée ? Les enfants n’ont pas aimé ? Non non, me dit-elle, la dinde était parfaite. Et de partir dans des considérations sur la cuisson de la dinde, au four ou à la cocotte, avec la farce ou sans la farce, mais, insistais-je, à quoi deviez-vous cette frayeur subite ? Un nouveau sourire éclaira les traits de ma collègue lorsqu’elle m’expliqua que sa belle-mère avait offert à chacun des convives, enfants comme adultes, une somme d’argent en billets de banque en l’honneur de la Nativité. La grand-mère avait préparé elle-même toutes les enveloppes, qu’elle avait distribuées pendant la dégustation du foie gras. Les adultes avaient regardé discrètement le montant des étrennes avant de les empocher tout sourire. Les enfants, eux, avaient tout étalé sur la table, chacun recevant plusieurs billets de dix euros qui leur firent les yeux comme des étoiles. Alors qui a ouvert la porte du garage ? Ma collègue l’ignorait, mais tout le monde avait formellement nié être l’auteur de cet acte inconsidéré, aux conséquences néfastes et incontrôlables : le chien était libéré. Ce qu’il fit savoir immédiatement en sautant sur la table et en s’attaquant – non pas à la dinde, comme je m’attendais à l’apprendre, mais aux billets de banque. Et Figaro fit langue basse sur le pactole d’Hugo.

 

Je ne peux qu’imaginer les vociférations qui explosèrent alors autour de la table, les mots manquant à ma collègue pour décrire le spectacle : ça a bardé, résuma-t-elle. Le chien tenait les billets dans sa gueule, Julius hurlant pour qu’il les lâche, Hugo tentant de l’amadouer, Figaro trop content de jouer avec les enfants, Julius l’attrapa par la queue, Hugo essaya de lui ouvrir la gueule et manqua se faire mordre, Julius frappa Hugo, Hugo lui rendit son coup, Figaro toujours heureux, les garçons roulant par terre, se tirant les cheveux jusqu’à ce que les pères interviennent, en tout cas c’est comme ça que je me figurais la scène d’après les quelques indications de la maîtresse de maison.

—Et le chien a-t-il mangé l’argent ? demandais-je pour connaître le fin mot de l’histoire. Mais oui, me répondit-elle désolée, ou plutôt il a déchiqueté les billets, que son mari s’est senti obligé de remplacer pour consoler Hugo de sa mésaventure. Il a bien essayé, par la suite, de reconstituer les coupures – qui n’avaient jamais si bien porté leur nom – mais le résultat n’était qu’un amas de ruban adhésif sur des lambeaux de papier mâchouillé. Qu’importe, on essaierait quand même de les fourguer au bureau de tabac. Reste que cet incident, ajoutait ma collègue, a beaucoup énervé la famille, les beaux-frères estimant que la belle-mère ne devait pas distribuer d’argent aux enfants, les belles-sœurs jugeant qu’un enfant qui ne savait pas se faire obéir des animaux ne devait pas avoir de chien, la belle-mère déclarant qu’elle avait bien le droit de faire plaisir à ses petits-enfants, le mari répliquant qu’en aucun cas un chien ne ferait la loi dans cette maison, Julius hurlant que son chien c’était son chien et à personne d’autre, Hugo le traitant de p’tit con.

 

—Pour finir, conclut ma collègue, la soirée ne s’est pas trop mal passée. Tout le monde s’est régalé avec la bûche de mon beau-frère, elle était légère et goûteuse, j’ai demandé à ma belle-sœur chez qui il l’avait achetée, je te donnerai l’adresse si tu veux.

Pas trop mal passée ? Je comparais abasourdie les aventures et rebondissements de son joyeux Noël à la mer d’huile de mes propres réveillons familiaux. Chacun sa vie. Du moins avais-je maintenant écouté l’entièreté de son récit et pouvions-nous passer à la préparation d’autres événements, peut-être plus professionnels. J’allais aborder cette suggestion quand la porte du bureau s’ouvrit devant la collègue du courrier :

—Alors, ce réveillon ?, demanda-t-elle en entrant.

Et je compris que toutes ses copines, standardistes, hôtesse d’accueil, comptable adjointe, secrétaire du boss, allaient défiler toute la journée pour se faire raconter la soirée. J’eus une sorte de haut-le-cœur. Son réveillon de Noël, je n’avais pas fini d’en bouffer.

One Comment to “« Le Noël de Figaro » par Fabienne Giard”

  1. Romain dit :

    Adresse Postale
    Eclans
    J’ai apprécié ce récit, bien écrit et juste goguenard comme j’aime. Certaines descriptions sont fort cocasses et j’ai bien ri en imaginant les moments les plus épiques de la soirée. Bien vu aussi les ressentis de la narratrice francs et « cash ».
    Super! Un bon moment de lecture …

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