« Drôle de chat » Françoise Segall – 2è Prix du concours 2017

Publié le: oct 20 2017 by Anita Coppet

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J’ai 20 ans, je sais maintenant ce que je veux faire dans la vie et qui je veux être. Quand je dis je veux, ce n’est pas tout à fait vrai et même pas du tout. Disons que c’est ce drôle de truc qui a décidé pour moi, cette chose pour laquelle  j’ai dû inventer un nom. Je vais vous faire un panorama rapide de mes jeunes années pour vous faire comprendre. Enfin peut-être… Vous allez avoir du mal à me croire, mais j’ai ma mauvaise conscience pour moi.                                                                                                     Je m’appelle Rémi Sylvestre, je suis né entre un grand frère et une petite sœur, dans une famille sans histoire, aimante et plutôt sympathique, père assureur et mère laborantine. Au temps des couches et des bouillies, tout allait bien, le seul bémol était cette crèche où l’on me conduisait chaque jour, j’aurais nettement préféré rester à la maison. J’avais perdu 1 ours et 2 lapins sur le chemin, c’était pénible. Mes parents ont eu la peur de leur vie quand la crèche a brûlé. Heureusement, tous les petits ont été saufs, mais le bâtiment a beaucoup trinqué. Nous avons eu droit à une nounou, ma  petite sœur Lise et moi.                                                                                                                                      Plus tard, à la maternelle, j’avais plein de copains, on me trouvait sociable, éveillé, joyeux, un cas type de bambin facile. En CM2, j’ai adoré mon institutrice, Nadia, une grande brune aux yeux gris, mais il se trouve que je n’étais pas le seul, le proviseur aussi la trouvait à son goût. Les élèves ne l’appelaient pas Gros Bidon par hasard, mais pour le décrire complètement, il faut ajouter : velu, yeux ronds de daurade et voix pointue. Je le détestais. Sûr de son charme, un soir avant l’étude, il a coincé Nadia dans la salle des profs, ne prévoyant pas une seconde que la belle prenait des cours de boxe française depuis longtemps. Moyennant quoi un pied lui cassa 2 dents et l’autre lui ravagea les parties intimes. En s’agrippant à une armoire métallique pour rester debout, Gros bide la fit basculer et se retrouva dessous en mode crêpe. Il passa plusieurs semaines à l’hôpital et Nadia disparut de mon horizon. Dommage.                                                                                                                                                        Au collège, tout allait à peu près bien, même si une aversion précoce pour les maths et la physique m’a gâché la vie. Heureusement,  depuis la 6ème, mon copain Arthur et moi étions par chance dans la même classe et pour lui, les équations n’avaient pas de secret, quel que soit leur degré. Je pompais donc  allègrement sur lui et en échange,  je l’aidais en Français et en Anglais. Il a fallu qu’un pion fasse du zèle pendant un contrôle et aille cafter partout  que la copie d’Arthur était  entre nous 2 pour m’en faciliter la lecture. J’ai fini dans le couloir dans un premier temps, au conseil de discipline dans un second et à la maison, viré pour 3 jours,  dans un troisième. Cela dit, le pion, un grand dadais pas joli ne l’a pas emporté au paradis. En rentrant chez lui, son scooter a embrassé un autobus et il a cessé pour un long moment de pourrir la vie des élèves. Je me disais qu’il y avait une justice, mais pour tout dire, je n’étais pas si à l’aise que cela. Et puis j’ai oublié.                                                          C’est en première, au lycée que j’ai rencontré ma belle Clotilde. Elle est arrivée dans la classe en cours d’année et quand je l’ai vue, je suis tombé instantanément  raide amoureux, elle avait des yeux comme des étoiles, des cheveux de reine, un corps de princesse, un sourire d’ange… De toutes mes forces, j’aurais voulu m’appeler  Clovis. Par chance, je lui ai plu aussi et notre histoire s’est installée. Le Bac  Français s’est bien passé pour nous  2, tout était rose bonbon, je dégoulinais de miel.                                                Pour les grandes vacances, nous étions invités avec quelques copains chez Jules, dont les parents avaient une maison dans le Cotentin, ils la laissaient à sa disposition pendant qu’ils partaient se balader en bateau. Mes parents étaient d’accord, en revanche il a fallu ramer pour convaincre ceux de Clotilde.  Ma fleur de bonheur était affligée d’un père mou et d’une mère épuisante  qui ne pouvait pas m’encadrer.  Si  Muguette (c’était son prénom parce qu’elle était née en Mai  et qui lui allait comme  des guêtres à un poulet) avait su que je faisais partie de l’équipée, elle aurait refusé de la laisser partir, car en plus de ne pas m’apprécier, elle tenait fébrilement à la virginité de sa fille. Si elle avait ce que nous faisions ensemble, elle se serait émiettée. Pas de chance, le réseau téléphonique du Cotentin s’est révélé défaillant et souvent inexistant. On arrivait à communiquer avec l’extérieur que dans des endroits improbables comme  le poulailler ou les  dernières marches conduisant au grenier. Ma mère qui cherchait à me joindre sur mon portable n’y parvenant pas, a appelé la mère de Camille pour savoir si elle avait des nouvelles. Elle ne soupçonnait pas une minute  l’effroi que j’inspirais à la dame.  La fureur de Muguette a sonné le glas de nos vacances ensemble. De toute façon, elles auraient été foutues, car quand elle et son grand mou ont voulu passer chercher Clotilde pour la soustraire à ma lubricité et rejoindre  leur Perros-Guirec natal, leur voiture a été heurtée par une camionnette  dont le conducteur avait abusé du pastis. L’abominable Muguette n’a rien eu, mais son mari a été gravement blessé.  Je me suis toujours demandé si le séjour à la clinique, puis celui en maison de convalescence n’avaient pas été un cadeau pour le malheureux, débarrassé pour quelques mois de sa harpie. J’ai aidé Clotilde comme j’ai pu, mais j’ai dû  assez vite me rendre à l’évidence, elle était de plus en plus lointaine, déjà passée à une nouvelle tranche de vie, un peu comme si je la mettais mal à l’aise. Notre histoire s’est achevée par un déménagement et un autre lycée, très éloigné du mien. J’ai mis un moment à éponger mon chagrin d’amour et tout cela a fait que je n’avais guère la tête aux études. Du reste, j’ai raté mon Bac, une vraie honte. Plutôt compréhensif, mon père m’a laissé le choix entre  redoubler ou travailler, il avait fait peu d’études et considérait que l’on pouvait se débrouiller sans. Et puis il y avait mon frère Pierre qui à 20 ans était en 2ème année de sciences Po, après  2 années brillantes en Hypokhâgne et Khâgne. Toutes les ambitions familiales étaient cristallisées sur lui, alors on ne m’en demandait pas trop. Bref, j’ai opté pour la vie active.                                                                                                                                              Après l’accident des parents de Clotilde, je n’ai pas pu éviter de me poser des questions. Comment se faisait-il  que mon chemin fût jonché de choses étranges et plutôt dramatiques, qui, si elles ne me touchaient pas directement fauchaient les gens autour de moi ?  D’autant plus qu’entre les épisodes dont j’ai parlé, il y en a eu une foule d’autres  sans gravité, mais du même type. Dans un premier temps, je me suis dit : Quelle poisse ! Mais très vite, j’ai dû rajouter honnêtement : Quelle poisse je porte ! Que faire ? Rien, bien sûr, puisque je n’étais pas responsable.                                                   Juste à point pour me détourner de mes idées noires, mon père  m’a annoncé que son ami Marcadieu, agent de change,  acceptait de me prendre en stage et plus si nous étions satisfaits  des 2 côtés. Pourquoi pas ? Je regroupais vite toutes mes capacités d’enthousiasme et de rêves de réussite pour  attaquer gaiement ma nouvelle vie, sans m’attarder plus avant sur les boulets d’hier. Je me sentais de taille à percer les mystères de l’économie internationale, à déchiffrer les masques impassibles des requins de la finance, à gérer finement les actions les plus tordues.  Mes ex-profs de maths seraient sciés par mon astuce prospective et mon analyse pointue des paramètres planétaires.                                  Marcadieu était ennuyeux comme un crachin breton, ses transactions boursières aussi, mais j’attendais confiant, l’heure de la fortune. Elle est arrivée, lorsque Chouminet, le bras droit de Marcadieu a bu un peu trop de champagne. Le personnel était réuni pour l’anniversaire de mademoiselle Denise, la secrétaire du boss, une grande bringue qui devait savoir troquer  au bon moment le faux tailleur Chanel contre le porte-jarretelles en cuir. Entre Denise et Marcadieu, cela sentait le rendez-vous sournois de 17 heures dans une maison discrète du quartier des Tuileries. Chouminet avait donc montré la face cachée du personnage gris qu’il était habituellement en parlant fort et en expliquant jovialement à Marcadieu, à quelques pas de moi, comment il allait mettre l’agence sur un coup magique qui allait rapporter très, très très gros. J’ai retenu l’info, puis opportuniste et altruiste, je n’ai rien eu de plus pressé que de vouloir faire la fortune de ma famille. J’ai dû être convaincant, car mon père, mon oncle, ma grand-mère et quelques relations ont plongé en faisant un gros trou dans leur bas de laine. Tout s’est bien passé, jusqu’au moment où les valeurs miraculeuses ont échappé au contrôle de l’état et n’ont plus valu tripette. L’agence avait anticipé, mais Chouminet n’avait pas eu la bonne idée de replonger dans le Champagne pour m’en informer. C’est donc un troupeau conséquent qui s’est vu délesté de ses économies. Mon père, ulcéré, s’en est pris à Marcadieu, lequel m’a prié d’aller exercer mes talents boursiers ailleurs. Pour sauver la face, mon père a enterré une amitié de  15 ans.                                                                                                         Ce dernier épisode m’a replongé dans mes angoisses précédentes en plus grave. C’est ma petite sœur qui m’a secoué. Lise n’a rien d’une fleur qui penche, elle est pleine d’énergie, de curiosité, d’imagination et d’anticonformisme. Elle s’est construite en force pour ne pas imiter le côté un peu tiède des parents,  la sagesse un poil sinistre de notre frère et mon fouillis. C’est une vaillante.

-        Il y a des jours que tu fais la gueule, qu’est-ce  qu’il y a ?

-        Je  casse tout autour de moi.

-        Explique.

-        Je crois que je porte la guigne sans le vouloir.

-        Ce n’est pas nouveau. Un vrai chat noir.

-        Ah, tu vois…

-        Et alors ?

-        J’ai la trouille, tout ce que je touche est à haut risque.

-        Arrête de chialer, bats-toi !

-        Comment veux-tu ?

-        T’as qu’à en faire un boulot.

-        Ca va pas !

-        Il vaut mieux dominer que d’être dominé, non ?

-        Evidemment.

-        Il y a sûrement de la demande, dans les affaires ou ailleurs, il faut trouver des marchés, c’est tout.

-        T’es folle, je ne téléguide rien …

-        Tu as essayé ?

-        Non.

-        Alors fais-le.

Elle  avait raison, autant en avoir le cœur net. Et puis on ne sait jamais, si par hasard… Voilà qui changerait bien des choses.  Pour éviter que mon père ne me réinvente une perspective professionnelle,  j’ai prétendu repasser mon bac  avec des cours par correspondance.                                                                                                                                 J’ai fait premier un test en assistant à  une partie de poker.  Le gros gagnant avait une marée de jetons devant lui, il ne restait qu’une demie heure de jeu et il était quasi  intouchable, à moins de faire n’importe quoi. Je me suis concentré sur lui de toutes mes forces.  Il a continué à jouer raisonnablement, avec des donnes superbes qui à chaque fois étaient battues. Brelan de dames contre brelan de rois, quinte contre full, et même carré contre quinte flush. Au bout de  six coups, il n’avait presque plus de jetons. Autour de la table, le silence était épais, on n’avait jamais vu autant de déveine en si peu de temps. Evidemment, je ne me suis pas contenté de cette expérience. Un cas isolé ne voulait rien dire. Fourbement, dans mon coin, j’ai essayé mes chanoirages au gré de ce que le quotidien m’offrait en pâture. Mes tentatives  allaient du quidam qui rate une marche à la panne de métro, en passant par une fuite dans l’aquarium de notre concierge, une chute d’échafaudage, la balle de golf qui contourne le trou, un bateau-mouche heurtant le pilier d’un pont, des poux pour l’horripilante gamine des voisins et son interminable Lettre à Elise, le ballon qui dévie et n’entre pas dans les buts, le pneu qui crève, etc. J’ai testé opiniâtrement mon chanoirage sur tout ce qui m’inspirait et me passait à portée du regard, car c’était cela, la technique proprement dite : fixer intensément le sujet choisi en me concentrant au maximum sur l’évènement à déclencher. L’opération terminée, j’étais vidé. En tout cas, j’ai fait un parcours sans faute pendant 6 mois. Voilà qui colorait la vie autrement. Lise avait créé le déclic qui transformait mon statut de chat noir passif en celui de metteur en scène. Chacun a quelqu’un en ligne de mire, un petit chef hargneux, une femme fatigante, un garagiste escroc, une vieille tante odieuse, un frère chouchouté, un collègue insupportable, un mari volage… Que sais-je ? J’imagine que mon pouvoir , s’il était connu ferait des envieux, on pourrait croire confortable de  savoir balancer un zeste de venin au bon moment… Pas du tout. C’est encombrant, car il ne s’agit que d’être négatif et l’inverse serait plus valorisant, mais puisqu’il en était ainsi, j’allais utiliser mon don sans me gêner, ranger ma bonne nature au placard et cesser d’angoisser. Quitte à chanoirer, autant que ce soit la tête haute.                                                                                                                                                   J’ai encore fait un petit test, pour savoir si, dans la pratique, des gens seraient intéressés par une proposition de chanoirage. Je me méfiais d’internet où tout est conservé, j’ai préféré les petites annonces dans les journaux, en ne donnant qu’un n° de tel pour me contacter, après avoir acheté un portable vierge. Le jour de l’anniversaire de mes  20 ans, soit 2 jours après la parution, j’ai reçu le somptueux cadeau de 4 messages impatients et riches de promesses pécuniaires.  Désormais c’était clair, j’allais passer chat noir pro.

Françoise Baldassari-Segall

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

One Comment to “« Drôle de chat » Françoise Segall – 2è Prix du concours 2017”

  1. Françoise dit :

    Adresse Postale
    3 rue de l'étang du moulin
    Votre nouvelle est superbe ; j’ai adoré l’humour grinçant bien dosé au milieu de ces avalanches de catastrophes. Le ton est juste, presque léger mais magnifiquement écrit.
    Un très grand bravo.

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