« Guido » Estelle Schlegel – Prix Coup de cœur 2017

Publié le: oct 20 2017 by Anita Coppet

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Je ne sais pas pourquoi je suis si serré là-dedans. Il me semble qu’il y avait plus de place avant. Mais pour dire vrai, je ne me rappelle pas tout… Il y a eu la première fois où j’ai entendu leurs voix. Elle, mélodieuse, un peu aigue. Lui, s’était contenté de hurler à trois centimètres de moi un truc inaudible. J’avais fait un saut de carpe et m’étais recroquevillé dans un coin. Aussitôt, Elle avait poussé un petit cri. J’avais dû la heurter. Mais comme Elle s’était vite mise à rire, ce ne devait pas être bien grave.

Etant très bon nageur, il m’arrive de faire quelques brasses, pour me délasser. Mais je sais qu’Elle n’aime pas ça. Tu me fatigues me dit-elle et Elle se laisse tomber sur le canapé. Je m’en fiche, je continue mon manège. Elle n’est pas rancunière ! En fait, je l’adore. Elle me chuchote des douceurs, me caresse. Quand Elle parle de moi à d’autres, ses mots sont tout tendresse. Si Elle me voyait vraiment aujourd’hui, je ne sais pas si Elle dirait la même chose ! Mais l’amour est aveugle, non ? C’est quelque chose que j’ai entendu dire alors qu’Elle parlait avec l’une de ses amies qui, parait-il, s’est entichée d’un certain Jean qui ne se comporte pas bien du tout. Je ne sais ce que signifie aveugle mais apparemment c’est une qualité de l’amour et ça, je sais ce que c’est ! J’ai la sensation de l’avoir toujours su. Je ne sais pas bien non plus ce que veut dire toujours, mais Elle m’a dit « Guido –c’est comme ça qu’ils m’appellent-, je t’aimerai toujours ». J’ai moins d’atomes crochus avec Lui. Nous ne nous connaissons pas bien. En tout cas, il ne semble pas me vouloir de mal…

Quoi qu’il en soit, je ne sais pas si Elle s’en rend compte mais Lui non plus ne se comporte pas toujours bien avec Elle. Il lui arrive d’avoir des attitudes inqualifiables et d’une agressivité ! Et que je te secoue et que je te retourne et que je te… enfin, franchement je n’aimerais pas prendre ces coups-là dans la figure. Je me cache alors dans un recoin le temps que ça se tasse. Je fais le mort et cela les dépite. Ce n’est pas gentil de ma part. Mais bon, c’est mon caractère…

Le matin, elle fait une chose formidable. Elle fait couler de l’eau, et d’emblée, je suis dans mon élément. Elle se glisse dans le liquide parfumé avec un soupir d’aise. Et nous flottons d’un même élan, dans la douceur partagée. Elle étire son dos, ses membres. A mon tour, je me détends et m’endors en rêvant d’Elle. Je me réveille en général dans un vacarme de moteurs et criailleries diverses. Lui, n’arrête pas de lui faire des remontrances. « Mais fais-donc attention ! Laisse-moi porter ces sacs, ils sont trop lourds ». Non mais de quoi je me mêle ! Et vous savez ce qu’Elle lui répond ? « Ah, oui, merci mon chéri ». Et là, ils s’embrassent. De fait, ils sont souvent assez bizarres.

Mais moins que la fois où Elle est partie d’urgence à l’hôpital parce que je ne sais quoi clochait. De fait j’avais mal à la tête. J’avais l’impression de l’avoir engagée dans un endroit étroit d’où je ne pouvais sortir. Je ne pouvais ni avancer ni reculer et Elle poussait des cris qui me vrillaient les oreilles que j’ai sensibles. Sale moment ! Elle est restée avec moi à l’hôpital pas mal de temps. Ce fut, somme toute, reposant dès lors que j’ai pu retrouver ma liberté de mouvement. Lui, venait souvent la voir et tentait de la rassurer. Je n’ai pas tout saisi mais il s’avère qu’à un moment, ils auraient pu me perdre… Il n’aurait plus manqué que ça ! Bon an mal an on est rentrés à la maison et le train d’enfer a recommencé. Les escaliers, les courses, le travail, les soirées sur le canapé et parfois les agissements odieux qu’Il perpétrait sur sa personne. Pas mal de temps s’est alors écoulé dans une certaine routine.

Donc, je reprends ce que je disais tout à l’heure, ou il y a une semaine, allez savoir. C’est un fait, je suis de moins en moins bien installé ici et franchement, je me barbe ! Etant plutôt sage, je me dis qu’une solution viendra en son temps. Mais il y a des moments où je me demande si je vais pouvoir tenir encore longtemps. Il me semble qu’eux disposent de plus de place pour se mouvoir. Et ils se meuvent…Lui, énormément, Elle moins, et c’est dommage car j’adore les balades. Doucement bercé, je passe des instants exquis. J’aime aussi beaucoup les dîners au restaurant. Ils y vont assez souvent. C’est très gai. En plus, quand Elle mange certaines choses, j’en ai moi-même l’eau à la bouche. Par exemple, le pain beurré ou le poulet. Quand Elle en mange, j’en éprouve un vrai bien-être. Les fruits en revanche lui donnent des gaz. Si je rentre dans tous ces détails c’est pour vous montrer que nous sommes vraiment très intimes. Lui, ce qu’il mange m’indiffère, exceptées certaines choses qui le font péter, car alors, Elle se bouche le nez et cela m’indispose. Oui, j’ai remarqué que lorsqu’Elle respire mal, moi aussi ! L’autre jour, Elle avait mangé du céleri et une de ses copines –celle à qui Elle parle tous les jours- lui a dit qu’après il faudrait qu’elle arrête. « Ah bon, a-t-elle rétorqué, tu crois ? » « Ben oui a répondu l’autre, tu sais que ça passe dans le… » et là, quelqu’un a éternué et je n’ai pas pu savoir où le cèleri passait…mais je sais que c’est comme l’ail, et bien sûr, le vin. « Flute l’ai-je entendu rétorquer ! Tout ce que j’aime ! »

Depuis un certain temps, Elle râle et se plaint comme si je faisais quelque chose de mal. J’ignore quoi et en suis mortifié. Elle me repousse. Pfffffff ! fait-elle. Bon, eh bien si je gêne, Elle n’a qu’à le dire ! Je me renfrogne. Lui devient tout patelin, et se met à me dire ceci cela. « On voit bien que ce n’est pas toi qui t’y colle », Elle reprend en tournant les pages de son journal si fort que j’ai envie de griffer tellement ça fait du bruit. Car maintenant, je griffe. J’ai découvert ça par hasard en me passant les mains sur le crâne.

Depuis quelque temps, Ils vont à des réunions où Elle rencontre d’autres femmes. L’une d’elles donne gentiment des consignes aux autres. Ils doivent faire ensemble des tas de choses, comme par exemple penser à des moments positifs, se détendre et envisager le « grand événement » avec sérénité et toutes ces sortes de choses. Ensuite la personne leur demande de faire des câlins. « Caressez-le », elle dit… Et puis, à la demande de la femme, Il essaie de me pousser, de me faire faire des cabrioles, on joue, c’est amusant mais cela me ramène à ma constatation de base : je n’ai vraiment pas assez de place dans cet espace qui semble rétrécir chaque jour un peu plus. Si Elle m’aime autant qu’Elle le dit, il va falloir qu’Elle songe à faire quelque chose…

Depuis quelques semaines, je la sens vaguement inquiète. Parfois, Elle pleure. Parfois, Elle est gaie comme tout. C’est parait-il normal à ce qu’on lui a dit. Nous passons de plus en plus de temps ensemble seuls, Elle et moi, car à présent Elle reste à la maison. Elle me dit, « tu vois comme nous sommes bien tous les deux ». Alors je suis empli d’une sérénité qui me libère de mes craintes. En revanche, je ne suis jamais seul avec Lui. C’est curieux. Il me dit que bientôt nous irons nous promener tous les deux, que ce sera la belle vie et cela me jette dans un abîme de perplexité ! Je ne comprends jamais grand-chose à ce qu’Il raconte. Mais enfin, puisqu’Il le dit…

Comme je ne peux presque plus bouger, je passe tout mon temps à dormir ou à réfléchir. Et cette idée m’est venue que j’avais peut-être moi-même à tenter quelque chose pour essayer de sortir de là. Mais pour aller où ? Cette question est restée jusqu’ici sans réponse et j’en ressens un trouble immense. Je sens comme une urgence à comprendre une chose encore confuse en lien avec ce grand événement dont on parle beaucoup à présent… J’en étais là de mes réflexions lorsque soudain, la lumière s’est faite en moi. Je ne pouvais décidément pas nous laisser dans cette situation. Je pense qu’à présent nous ne nous faisons plus trop de bien l’un à l’autre. Pourtant, je ne sais pas si je supporterais de la quitter. De plus, j’ai surpris des conversations –je les entends à présent de mieux en mieux, c’est étrange, j’ai presque l’impression de vivre à leurs côté- où Elle disait qu’Elle aussi en avait assez ! Franchement cela m’a énervé. Comme je suis d’un naturel actif, j’ai résolu que le moment était venu de prendre les choses en main.

En fait, je n’ai rien pris en main du tout. Un matin, je me suis éveillé avec la tête prise dans un piège et le reste du corps secoué de spasmes intermittents. A chaque fois, Elle se mettait à gémir. Je suis resté tranquille un moment mais quelque chose m’aspirait, je me sentais entraîné dans un tunnel et à chacun de mes mouvements, elle poussait un nouveau cri. Pourtant un processus était en marche qui m’échappait totalement et auquel rien ne semblait pouvoir s’opposer…Mon cœur s’emballait et je n’avais plus de prise sur la situation.

Il y a eu un grand branle-bas et tout le monde s’est retrouvé dans la voiture. Et rebelote, l’hôpital ! J’ai reconnu ça à l’odeur. Elle s’est allongée et la sarabande a continué, je m’enfonçais chaque fois un peu plus dans le tunnel sans que rien ne puisse m’arrêter et c’était très oppressant. Elle criait, reprenait son souffle et ainsi de suite. Plus tard, Elle s’est calmée, Elle disait qu’enfin elle n’avait plus mal. D’un seul coup, une partie de moi-même, ma tête, je crois, a buté contre une paroi qui m’a semblée impénétrable, mais une porte s’est ouverte et m’a tête a été propulsée à l’extérieur de quelque chose, probablement de l’endroit où j’étais enfermé ! J’avoue que j’étais un peu sonné. Il y avait un bruit épouvantable alentour et je me suis senti, c’est curieux, à la fois très mal et très bien. Il faisait très froid dans cet endroit. Mais allez comprendre, j’ai senti que je n’avais vécu jusque-là que pour ce moment. Quelle exaltation ! Lui, ne disait pas grand-chose, Il reniflait. C’est la première fois que j’ai vraiment senti sa présence. Les membranes qui m’entouraient se sont déchirées dans un grand éclair. La peur m’a emporté car le reste de moi-même glissait, glissait à l’extérieur comme si cela de devait jamais finir. « Allez encore un effort, quelqu’un a dit autour de nous ! » Elle semblait n’en plus pouvoir alors on lui a conseillé de reprendre souffle. Moi-même, j’ai pu me reposer un instant car je m’épuisais. A un moment des petits bruits répétitifs se sont fait entendre. Des bip, bip, si je puis dire. J’ai perçu une certaine agitation, des gens ont couru… Elle a gémi et demandé, « est-ce que ça va, est-ce que ça va ? » et Lui s’y est mis aussi, « mais qu’est ce qui se passe, enfin ? » Puis je me suis senti mieux et les recommandations ont recommencé. On lui a demandé de respirer, puis de faire encore un effort. Elle a fait je ne sais quoi qui a fini de me pousser violemment hors de ce lieu étroit, ce petit chez moi chaud et humide, où j’avais passé toute ma vie. C’est à cet instant que quelque chose d’une violence inouïe, d’une sécheresse terrible s’est engouffré en moi et qu’une douleur a traversé mon corps. Un cri s’est alors élevé. Déchirant. Et je me suis aperçu qu’il sortait comme de moi-même. Ça a été une grande frayeur de me rendre à l’évidence : c’était bien moi qui criais. Mais en même temps j’ai constaté que je pouvais bouger librement sans que cela incommode quiconque. Alors je m’en suis donné à cœur joie et tout le monde s’est mis à rire, Elle et Lui aussi, à travers leurs larmes. Nous avions donc tous pleuré ensemble. Nous étions ensemble. Elle était là, Il était là et…. J’étais là. A la fois euphorique et désespéré. L’évènement dont j’avais entendu parler si souvent était arrivé et je ne savais plus trop où j’en étais. Mais je savais confusément que tout était en ordre et qu’après la violence viendrait l’apaisement.

Et c’est en calmant mes cris que j’ai entendu s’élever une voix, alors que je reposais béatement sur Elle :

-       Bravo madame, bravo monsieur, et quel prénom lui avez-vous choisi à ce petit braillard ?

-       Guido. Il s’appelle Guido.

 

2 Comments to “« Guido » Estelle Schlegel – Prix Coup de cœur 2017”

  1. Catherine Ollitraut-bernard dit :

    Bravo, trop forte!!!!

  2. Françoise dit :

    Beau texte sur la gestation et la naissance. Félicitations de la part dune ancienne sage-femme qui a apprécié le point de vue du futur nouveau né!

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