« Le Petit roi » Isabelle Piraux – 1er Prix ex-aequo 2017

Publié le: oct 20 2017 by Anita Coppet

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La journaliste sonna à la porte d’un pavillon situé non loin de l’endroit où le Maître avait passé sa jeunesse. La propriétaire avait accepté de la recevoir pour lui parler de l’enfance de ce petit génie qu’elle avait vu grandir juste à deux pas de sa maison.

Dolores écarta le rideau de la fenêtre de la cuisine et s’assura de la personne qui attendait sagement sur son paillasson. Très âgée, elle se méfiait toujours des visiteurs. C’était son rendez-vous de seize heures, c’était parfait.

— Bonjour Madame Johnson, je suis Abby Gardinn reporter au Daily Maine.

— Entrez Mademoiselle, je vous attendais. Où préférez-vous vous installer ? Au salon ou sur la table de la salle à manger ?

— Au salon ce sera très bien. Donc, madame Johnson, vous étiez une amie proche de Nellie sa mère et vous avez côtoyé le garçon dès son plus jeune âge ? entama bille en tête la jeune femme, munie de son calepin.

— A vrai dire, je ne les ai fréquentés que lorsqu’ils se sont installés ici dans le Maine. Je n’ai réellement connu ses enfants que lorsque Nellie est revenue dans la région pour s’occuper de ses parents malades. Elle élevait seule ses deux gamins depuis que son coureur de mari était parti chercher des cigarettes, en 1949. Son plus jeune garçon avait dix ans quand ils ont emménagé, le même âge que ma fille aînée Christine. Ils jouaient souvent ensemble. Nellie est devenue ma meilleure amie. À la fin de ses jours, elle est venue vivre ici avec moi avec tous ses souvenirs. Elle avait tout conservé et j’ai tout gardé.

Abby Gardinn bombarda de questions la vieille femme qui était intarissable sur le sujet. Elle semblait avoir reçu les confidences de Nellie sur la vie d’errance que celle-ci avait menée après la désertion de son mari. Pendant les huit années qui avaient précédées leur arrivée dans le quartier, la famille avait vécu des petits boulots de Nellie exercés çà et là dans divers États. Ils avaient enduré des conditions de vie difficiles ne mangeant pas tous les jours à leur faim.

— Pour revenir au petit roi — oui, Nellie l’appelait son petit roi, tant elle l’avait désiré et attendu ; lasse de patienter, elle avait d’abord adopté un premier né, David, puis était miraculeusement tombée enceinte —, c’était un enfant fragile, toujours fourré dans les jupes de sa mère. Elle m’a raconté que le gamin avait été traumatisé par la mort d’un copain de classe fauché par un train. Sectionné en deux le moutard ! Vous pensez, il y avait de quoi faire des cauchemars et déjà matière à créer des histoires terrifiantes. Tout gosse il souffrait de nombreuses hallucinations qui lui causaient de terribles insomnies. Le départ de son père qu’il n’a pas connu, la perte de son chat, sans doute empoisonné par leurs voisins grincheux, l’ont rendu timide et nerveux. Nellie a vu alors son fils cadet s’enrober comme s’il devait se protéger contre l’extérieur et sombrer dans une sorte de neurasthénie que rien ne dissipait. Et voyez, Mademoiselle la journaliste, sa mère l’a sauvé !

Dolorès fit une pose pour respirer un peu et reposer sa voix.

— Que voulez-vous dire au sujet de son sauvetage par sa mère ?

— Et bien, Nellie m’a raconté que vers six ans elle lui a offert une machine à écrire, et comme il n’allait plus à l’école à cause des moqueries de ses camarades, il s’est mis à écrire. Sa vocation d’auteur est sans doute née à ce moment-là. Savez-vous qu’il a écrit sa toute première nouvelle avec cet engin ? Il s’est d’abord passionné pour les histoires racontées aux enfants et je me rappelle qu’il les lisait volontiers à ma fille. Il en imaginait toutes sortes. Ils montaient tous les deux au grenier et s’installaient parmi les vieux objets abandonnés et des montagnes de livres. Ses premières lectures ont d’abord été des bandes dessinées, et puis rapidement il a découvert les nouvelles d’H.P. Lovecraft. Vous avez lu Lovecraft Mademoiselle ? interrogea Dolorès d’un air savant et entendu. Elle n’avait elle-même jamais lu cet auteur.

— Euh non. Mais j’en ai entendu parler ! répondit embarrassée la jeune intervieweuse.

— Bon, il faut vous dire quand même que son petit roi à Nellie avait l’esprit un peu tordu, si je puis m’exprimer ainsi. Je sais, on ne touche pas à un mythe, mais ma foi cela explique beaucoup ses inventions et ses idées. Je voyais rappliquer ma Christine tantôt effrayée tantôt ébahie par les récits qu’il avait concoctés. Parfois, en revenant, elle tremblait encore, et quand je lui demandais de me raconter, elle cachait ses yeux de ses mains m’indiquant qu’elle ne pouvait rien me répéter tant elle voulait oublier cette affreuse histoire. Oh, elle m’en a bien dite une ou deux.

— Quel genre par exemple, Madame Johnson ? rebondit Mademoiselle Gardinn très intéressée.

— Ben, j’ai souvenir qu’il avait trouvé dans ce fameux grenier, un grand pantin désarticulé au costume usagé — ce devait être un vieux jouet de ses parents — et il s’en servait dans la pénombre des combles pour effrayer ma gamine avec des récits de clowns qui s’en prenaient aux enfants. Ces monstrueuses créatures étaient tapies dans les placards des chambres. Délaissées la nuit par leurs petits propriétaires, elles étaient si mécontentes de leurs sorts qu’elles tourmentaient les marmots endormis, ouvrant de larges bouches édentées pour les dévorer.

— Ah oui, jeune garçon il avait déjà de la suite dans les idées ! Il a imaginé ça dans les années soixante alors qu’il a écrit son chef-d’œuvre en 1986 ? s’étonna la journaliste.  À propos de cette histoire de chat que vous évoquiez tout à l’heure, ne serait-ce pas plutôt ce méchant garçon fantaisiste qui aurait persécuté son matou, Salem, avant de le brûler puis de le clouer sur la porte de l’un des garçons qui le rudoyait ? questionna la journaliste.

— Je vois où vous voulez en venir ! Il faut arrêter de croire n’importe quoi.  Nellie a bien élevé son rejeton, croyez-moi, et je n’ai pas souvenir qu’il ait maltraité qui que ce soit à part ma fille peut-être. De douze à seize ans il ne l’emmenait voir à Lewiston que des films d’horreur ou fantastiques. Jamais de romances ni d’aventures. À part ça, c’était un garçon assez renfermé qui se passionnait pour l’écriture, le cinéma et le base-ball. Il était mal dans sa peau et ça se voyait : il était gros, boutonneux et souffrait beaucoup d’être rejeté par les camarades de son école. Quand il a commencé à aller mieux, il a intégré le lycée et s’est mis à diffuser quelques textes auprès de ses copains. Il utilisait une machine à polycopier qu’il empruntait à David, son grand frère. Il avait même gagné un peu de sous, c’est dire si sa plume plaisait. Malheureusement il a dû rendre l’argent, la directrice du lycée était contre ce genre de distraction au sein de l’établissement.

— Vous vous souvenez des titres ou du thème de ses histoires, Madame Johnson ?

— Mon Dieu non, cela remonte à soixante ans tout de même ! Sans doute encore des histoires d’épouvante ou quelque chose dans ce genre-là.  Je sais qu’il lisait beaucoup Edgar Alan Poe qui l’inspirait. Le premier film qui l’a influencé s’appelait La chambre des tortures. Vous savez que devant le bon accueil de ces premiers récits, il a écrit son tout premier roman à seize ans ? Bon je crois qu’il n’a pas été publié celui-là, mais franchement il était doué et il écrivait tout le temps. C’est grâce à son stage de journaliste, à la revue hebdomadaire de Lisbon Falls, qu’il a affiné son style. Enfin, c’est ce que disait Nellie sa maman. Elle l’admirait énormément et elle l’a beaucoup soutenu au début.

— Comment cela ?

— Vous n’avez pas d’enfant vous Mademoiselle Gardinn ? Ça se voit sinon vous ne poseriez pas ce genre de question. Nellie l’encourageait, elle lui disait de ne pas baisser les bras, qu’elle croyait en lui et qu’il devait persévérer. À son âge c’était très décourageant de recevoir des lettres de refus. C’était comme qui dirait une sorte de thérapie. Nellie disait qu’il mettait dans ses pages tous ses démons et qu’il s’en débarrassait ainsi. Alors voir revenir ses écrits c’était comme si on lui jetait ses angoisses à la face !  C’était violent ! Et puis miracle, en 1965, il avait tout juste dix-huit ans, il fut publié pour la première fois. Vous imaginez, dix-huit ans ?  Il venait d’obtenir son diplôme de fin d’études et allait entrer à l’université. Je me rappelle qu’on a fêté ça. Vous pensez donc, sa première parution dans une revue périodique spécialisée.  Cela allait l’inciter à continuer dans cette voie.

— Vous n’auriez pas un verre d’eau, s’il-vous-plaît Madame Johnson ?

— Bien sûr, je parle, je parle, je vais vous chercher ça.

Ma foi, songea la journaliste, on m’a bien renseigné sur cette voisine, elle en connaît un rayon. La meilleure amie de la mère du virtuose tout de même ! pensa-t-elle. Elle allait faire un bon papier.

— Tenez, fit Dolorès en posant une citronnade devant la reporter. Donc, je vous disais qu’il était entré à l’université du Maine en section littérature. Et c’est pendant cette année-là qu’il a finalisé son tout premier roman, qu’il a présenté à un concours. Hélas le jury n’a pas retenu son œuvre cette fois-là et le petit roi a bien failli choir de son piédestal. Le désespoir s’est emparé de lui et j’ai souvenir que Nellie était très inquiète de le voir retomber dans sa mélancolie. Finalement il n’a pas laissé ses anciens démons le dominer et s’est servi de cela pour nourrir de nouvelles histoires qu’il est parvenu à publier. À vingt ans, il publie une nouvelle dans un magazine qui lui en donne vingt-cinq dollars. Il alimente le journal des étudiants et le magazine littéraire de la faculté. Il débute et multiplie les courtes publications. À cette époque pourtant il n’est pas encore le Maître du thriller et du fantastique que l’on connaît. Il devra encore patienter sept années avant de voir édité son second roman et être enfin reconnu. Entre-temps, les doutes l’ont assailli et il ne fut pas loin de tout abandonner.

— Vraiment ? Pourquoi dites-vous ça Dolorès ? Je peux vous appeler Dolores, n’est-ce pas ?

— Oh oui, allez-y Abby !

Dolorès n’était pas peu fière qu’on s’intéressât à elle et à ses souvenirs. Elle avait assisté à l’éclosion du talent de son jeune voisin. Aujourd’hui c’était l’un des grands écrivains de la planète.  Elle avait fait presque partie de sa famille. Il suffisait de voir les étagères du salon remplies des livres dédicacés du Maestro pour en être convaincu.

— Pourquoi a-t-il été pris de découragement ? Figurez-vous qu’il a adressé ses meilleurs manuscrits à de prestigieuses maisons d’édition. Un grand nombre d’entre elles n’avaient répondu. Et celle qui lui a répondu, l’a rejeté sans ménagements. Il y avait de quoi broyer du noir. Tenez, regardez plutôt :

Dolorès se dirigea vers sa bibliothèque et en tira un livre qu’elle ouvrit à la première page. Il contenait une copie d’une lettre à entête de Random House datée de 1967. Elle se mit à la lire à haute voix.

« À l’attention de Monsieur Stephen Edwin King,

Cher Monsieur,

Nous sommes au regret de ne pas pouvoir retenir votre manuscrit. Nous ne saurions trop vous conseiller d’abandonner ce sous-genre littéraire qu’est le roman d’horreur et de vous tourner vers un autre genre plus noble et davantage apprécié du public. Votre ouvrage ne vous sera pas restitué et sera détruit.

Le Directeur de collection. »

 

One Comment to “« Le Petit roi » Isabelle Piraux – 1er Prix ex-aequo 2017”

  1. Françoise dit :

    Récit bien construit avec un scénario original.

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