« Une photo peut en cacher une autre » Olivier Rouland

Publié le: jan 20 2018 by Anita Coppet

Au moment de déclencher, Philippe la voit qui traverse le chemin de terre en jettant un regard vers l’objectif. Elle lui sourit et lui adresse un petit geste de la main.  « Bon dieu elle ne pouvait pas attendre deux secondes avant de traverser ? Combien de temps va-t-elle rester dans le champ ?  Pas compliqué de voir que je ne suis pas en train de faire un selfie !… » La femme, une blonde élancée vêtue d’un long manteau de ville, semble danser sur des talons aiguilles au milieu des buissons et des champignons. «Mais qu’est-ce qu’elle fait dans la forêt habillée comme pour aller à une soirée  branchée ? Tout à fait la belle blonde paradant au milieu de fêtards avachis ! Mais barre-toi donc du champ… » Philippe n’est pas très patient avec ses congénères quand il photographie.

Depuis quelques heures il parcourt la forêt armé de son vieux Rolleiflex et de son trépied à la recherche « d’endroits décisifs». Il la connaît par coeur cette hêtraie avec ses chemins tortueux, encadrés de talus hérissés de vieilles souches et ses allées bordées d’arbres immenses . Un peu plus éloignée des chemins les plus fréquentés, une succession d’étangs creusés il y a des siècles captent les couleurs et les lumières d’automne comme sur une immense toile ondoyant sous le vent.

Philippe a choisi cette perspective qui lui évoque les paysages romantiques ou mythiques , sélectionnant chacun des éléments destinés à « entrer dans le cadre ».

Pourquoi cette femme appararaît-elle à ce moment précis et s’incruste-t-elle dans sa composition ? Il ne la connaît pas, ni son visage ni son allure ne lui sont familiers et pourtant elle lui a souri.

Elle s’est enfin éloignée et Philippe peut à nouveau se concentrer sur son sujet et sur les dernières photos de la journée. Il reprend sa voiture et se hâte de rentrer chez lui pour développer ses films et de voir les résultats de son projet  « un bel après-midi d’automne en forêt »

Depuis quelques mois il a réduit ses activités professionnelles bénéficiant de la sollicitude de son administration soucieuse certes de « préparer progressivement ses agents au retrait de la vie active » mais également de diminuer le coût très élevé de tous ses vieux fonctionnaires.

Philippe peut maintenant rester de longues heures enfermé dans son labo à effectuer des tirages de négatifs choisis parmi les dizaines de clichés accumulés au cours des années. A partir d’un seul négatif, plusieurs images peuvent raconter des histoires très différentes selon les détails mis en évidence, les contrastes plus ou moins importants entre les parties claires et foncées et les recadrages.

Peu avant minuit il a terminé l’impression de ses planches contact et les parcourt rapidement. Il s’arrête plus longuement sur les dernières photos.

La femme blonde souriante apparaît très nettement sur plusieurs clichés.

« Mais qui est cette femme?  Je ne l’ai jamais vue et elle a pourtant l’air de me reconnaître ! Ou bien elle fait semblant. C’est peut-être un pari ou un enterrement de vie de jeune fille ? Un peu âgée tout de même pour ce genre de facétie ! »

Philippe ne comprend pas non plus comment et pourquoi elle apparaît sur toutes les photos des étangs. Il était resté encore quelques heures pour capter les transformations subtiles de ce paysage sous le soleil d’automne et  il aurait évidemment remarqué le retour de cette femme. Elle n’a pas pu tromper son attention à ce point !

Philippe analyse chacune des photos où elle apparaît : ses expressions, son regard, ses gestes. La magie de l’image progressivement révélée dans la faible lueur de la lumière rouge  du labo ajoute encore au mystère du sujet.

Soudain un détail attire son attention. Sur les deux dernières images, la femme observe un point fixe du paysage sans plus se soucier de l’objectif, comme si elle n’avait plus conscience d’être photographiée. Son expression sérieuse contraste avec l’insouciance affichée sur les autres clichés. Que regarde-t-elle avec autant d’attention ? Son regard semble braqué sur le coin inférieur droit du négatif.

Il réalise plusieurs tirages de cette zone agrandie au maximum. Tout d’abord il ne voit rien de remarquable : des arbres, des buissons, un chemin de pierre… Peut-être y avait-il quelque chose ou quelqu’un de particulier ce jour-là de préférence visible dans les limites du cadre? En concentrant davantage son regard, Philippe distingue progressivement un groupe de trois arbres un peu plus grands que les autres. « A force de vouloir découvrir quelque chose de remarquable , je vais bientôt apercevoir des elfes et des nains dans la forêt» se dit Philippe. Il distingue alors deux silhouettes assises au pied des arbres. Les contours sont très pâles mais leur allure générale lui fait penser à deux femmes.

« Je vais finir par croire aux fantômes et aux esprits apparaissant sur les photographies, comme celles soi-disant prises lors de séances avec des médiums » s’exclame-t-il à l’adresse d’Adèle sa compagne qui l’a rejoint dans le labo. « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu étais concentré sur le paysage et tu n’as pas remarqué ces personnages au loin ce n’est pas plus compliqué que cela !. Elles étaient comme hors sujet. Par contre c’est assez rigolo cette bonne femme qui s’invite dans tes photos ! J’ai déjà vu des plaisantins jouer au clown derrière des mariés pendant les photos posées avec la famille et le curé ou bien occuper l’arrière-plan des photos de groupe en faisant les cornes mais c’est le plus souvent des ados ! De toutes façons avec les logiciels de reconnaissance faciale, elle ne restera pas longtemps inconnue la blonde de la forêt d’automne ! » Guidé par Adèle, il lance « Trombinos 3.2 », logiciel peu connu du grand public mais couramment utilisé par les professionnels du profilage peu soucieux des clauses « vie privée » des réseaux sociaux et des systèmes de sécurité censés protéger les photos hébergées dans les « clouds ».

Les résultats de la recherche sont pour le moins déroutants. Il n’y a aucune concordance avec des visages contemporains mais une bonne corrélation avec des personnages de tableaux de la Renaissance italienne, en particulier le Printemps de Boticelli et les trois Parques de Marco Bigio. Philippe se plonge dans ses livres d’art à la recherche de références sur Marco Bigio. Après quelques recherches, il découvre une reproduction du tableau en question et la ressemblance avec la Parque représentée à droite du groupe est frappante.

«C’est la même expression, le même visage, le même sourire… ? Mais le logiciel aurait dû trouver au moins une photo dans tous ces albums virtuels qui présente quelques traits communs avec elle !  »

« Peut-être quelqu’un d’allergique à la photo numérique »

« Ne te moque pas Adèle, avoue que c’est incompréhensible. Il ne peut pas n’y avoir qu’une seule personne dont les traits rappellent des figures de la Renaissance ! »

« Ce n’est pas la question !  Ce logiciel n’est pas supposé détecter toutes les ressemblances car alors on serait tous concernés vu qu’on a tous quelque chose de commun avec quelqu’un qui a quelque ressemblance avec un autre etc … Et puis ce logiciel n’est pas infaillible… »

Philippe décide de retourner sur les lieux. Il veut savoir qui est cette femme ! S’il pouvait lui parler et comprendre son comportement.

Après une heure de marche il retrouve l’emplacement où tout a commencé il y a deux jours.

Il reconnaît à peine le paysage sous le ciel gris et maussade qui diffuse une lumière humide et monotone sur les étangs et leurs abords. Il n’y a personne d’autre à cette heure de l’après-midi que les habituels promeneurs de chiens bien obligés de sortir quel que soit le temps. Ses photos à la main, Philippe retrouve les endroits où la femme apparaît sur les images. Elle s’écartait délibérément du chemin pour exécuter des pas de danse synchronisés au rythme des prises de vue. Comment avait-elle repéré ce rythme ? Et que signifie cette danse ? Les références à la mythologie ne l’aident pas beaucoup. Est-ce que les Parques dansaient avant de sceller le sort des humains ? Et puis comme elle était seule ça ne peut pas être une Parque qui, on le sait, n’agissent qu’à trois. « Je ne vais pas commencer à croire aux Parques à mon âge ! » Un peu perdu dans toutes ces pensées, Philippe aperçoit alors les trois arbres assez loin en contrebas. A cette distance et dans cette lumière grise, ce n’est pas évident de les distinguer du reste de la forêt. A force de scruter le paysage, Philippe aperçoit une sorte de sentier qui débouche sur ces trois arbres.

« Je me promène dans cette forêt depuis des années et je n’ai jamais vu ce sentier. Est-ce mon imagination qui vient de le repérer ou de le dessiner ? Et ces arbres qu’ont-ils de particulier ? Probablement rien. Ils ont capté l’attention de mon inconnue et deux personnes étaient assises sous leurs branches au même moment. Mais je dois suivre ce sentier! Peut-être va-t-il me conduire à ma blonde apparition et m’aider à répondre à toutes ces questions?»

Au bout de deux bonnes heures de marche au milieu des herbes et des buissons il arrive au pied de ces arbres plantés au milieu d’un tapis de mousse et de champignons plus vénéneux les uns que les autres. Il trébuche sur une sorte de banc de pierre dissimulé par des plants de lierre et de liseron

«Je suppose que mes deux silhouettes étaient assises sur ce banc. Qu’avaient-elles donc de si particulier pour attirer à ce point son attention? Il ne doit pas y avoir grand monde qui fréquente cet endroit. Et je ne vois pas d’autres chemins ! Comment deux personnes auraient pu marcher sur ce sentier sans que je ne les aperçoive ? C’est vrai qu’on se croirait dans un décor de scène mythologique ! Je pourrais évoquer les trois Grâces se donnant la main à côté du Printemps ou les trois Parques telles que Marco Bigio les imaginait!  Bon arrêtons de fantasmer ! J’ai bien dit imaginer… les Parques ça n’existe que dans la littérature et dans l’imaginaire, n’est-ce pas ?  Mais justement imaginons que je retrouve cette femme et que ce soit une Parque ; comment engager la conversation ? Et si ce n’est pas une Parque ? Je délire ! J’imagine : bonjour madame, laissez-moi deviner vous êtes Nona n’est-ce pas ? De quoi aurais-je l’air ?  Bon je suis en train de me prendre la tête … revenons sur terre et profitons de ces lieux et de cette lumière grisâtre »

Dissimulées dans la pénombre d’un temps mythique assises sur un banc de pierre au pied de trois grands arbres se détachant de la forêt, trois femmes observent Philippe. Elles sont vêtues de courtes robes en drapé et portent de longs imperméables jetés sur les épaules. Elles sont en grande conversation mais leurs paroles sont inaudibles.  La plus jeune essaie de convaincre la plus âgée de quelque chose d’important pendant que la troisième tient en main ce qui ressemble de loin à une tresse de longs fils. L’enjeu semble être lié à un instrument coupant que tient la plus âgée, à la présence de Philippe dans ces lieux et aux fils que déroule la troisième soeur, imperturbable.

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