« Un mal pour un bien » Sandrine Kuemouo Tiabou

Publié le: mar 20 2018 by Anita Coppet

Le petit Olivier a encore passé une sale journée. Laura a refusé de jouer avec lui et Mathias l’a encore frappé. Crispé sur sa chaise, il se ronge les ongles. Pourquoi sa mère est-elle une fois de plus en retard? Quand enfin elle finit par arriver, elle l’ignore, se saisit juste de sa main pour l’entraîner à la voiture. Son téléphone sonne, elle l’installe alors à la hâte sur son siège, à l’arrière avant de s’asseoir à la place du conducteur en criant. Il s’agit de son petit ami à qui elle s’adresse avec animosité, rythmant ses paroles par des battements de mains sur le volant. Olivier a beau avoir l’habitude de l’impétuosité de sa mère, c’est avec une boule à l’estomac, une boule d’envie qu’à travers la vitre il observe ses camarades souriant dans les bras de leur papas. La conversation au téléphone est de plus en plus animée, Olga s’agite et crie: «Tu n’es qu’un salaud! Tu es méchant, regarde en quoi tu m’as transformé. Tu as détruit ma vie. Dieu s’occupera de ton sort, tu auras ce que tu mérites . Tu crèveras en enfer. Sale con!» Elle tremblote et transpire beaucoup, les effets du manque ont pris le dessus. Puis elle fond en larmes, la tension baisse, le ton de sa voix s’affaiblit «je n’en peux plus de cette vie de merde, je n’en peux plus. Pourquoi tu me fais ça? pourquoi? je suis fatiguée, je suis à bout de forces. Rends-moi ma vie je t’en supplie, pitié rends-moi ma vie» Laissant tomber le téléphone sur ses cuisses, elle se recroqueville sur le volant et se livre à un profond sanglot. Olivier ne peut qu’assister impuissant à la détresse de sa mère qui soudain sursaute, le louche à travers le rétroviseur, ses yeux rouges et cernés croisent le regard désolé de son fils, elle baisse la tête , essuie à la hâte ses larmes teintées de mascara, se gratte les bras, démarre avec difficulté sa vieille Fiat Punto ( ses mains tremblent) et prend la route. A quelques mètres de l’école, son téléphone sonne à nouveau, c’est encore son copain. Yvan. Irritée et troublée, elle accélère et s’engage sans précaution dans un croisement et se crashe contre une Nissan Juke qui avait la priorité sur elle. Le choc est violent . Sans ceinture de sécurité, Olga est d’abord projetée contre le pare-brise en se prenant une pluie d’éclats de verre avant de retomber sur son siège en battant la tête contre la portière à sa gauche. Les secours arrivent. Aux urgences, le diagnostic tombe, traumatisme crânien et cervical, fracture du bras droit, état comateux. Olivier n’a rien, ses fonctions vitales sont intactes.

 

Les services sociaux de l’hôpital Niguarda de Milan prennent en charge Olivier, on l’interroge sur d’éventuels parents, mais Olivier ne parle pas, d’ailleurs cette situation inquiète les médecins qui pensent à un traumatisme dû au choc émotionnel. Les contacts téléphoniques de sa mère se disent désolés de l’accident mais rien de plus. Le petit ami d’Olga finit par arriver. C’est un homme au physique taillé dans le rock, gueule d’homme de caverne, buste et bras ultra tatoués et voix rude. Il observe le corps inerte de sa copine, scrute son visage enflé et tailladé, secoue la tête et sort de la pièce. On lui présente Olivier qu’il regarde avec dédain sans exprimer le moindre sentiment et déclare « ce rejeton n’est pas de moi». Lorsqu’il avait connu sa mère, elle était déjà enceinte. Le géniteur d’Olivier, un étudiant français de passage à Milan dans le cadre d’un programme d’échange universitaire, n’avait pas voulu de lui et était retourné dans son pays. Yvan estime n’avoir aucune obligation envers Olivier, il a déjà fait assez pour lui. «Olga n’est plus qu’une pauvre toxico» il secoue la tête et continue « je n’aurai jamais dû lui faire goûter à la coke. Elle est devenue accro et ne rapporte plus rien» affichant un léger sourire il reprend « Avant c’était une vraie bombe! une fleur rare. Les mecs payaient cher pour la monter. Maintenant, vous l’avez vu? elle n’est plus qu’un déchet, elle n’attire plus que des types à deux sous» ajoute-t-il avant de s’en aller.

 

Les traces de cocaïne retrouvées dans le sang d’Olga, les marques de piqûres de seringues sur ses bras, la rudesse des propos de cet homme et la nature douteuse de leur relation choquent les services sociaux qui décident d’ouvrir une enquête, et constatent que la famille Hoxha est déjà dans leurs systèmes. Ils avaient été signalés depuis quelques mois par leurs nouveaux voisins et la nouvelle école d’Olivier. On se renseigne d’abord auprès des maîtresses qui parlent d’un enfant négligé, qui arrive la plupart du temps avec des vêtements sales et froissés, il sent souvent mauvais et de ce fait ses camarades l’évitent et refusent de jouer avec lui, d’ailleurs elles sont parfois obligées de le laver elles-mêmes, elles font ce qu’elles peuvent. La mère est presque toujours en retard et n’a jamais su répondre au mutisme inopiné de son enfant. Parfois elle put l’alcool . le petit est tout le temps triste et ne quitte presque jamais sa chaise, il présente des signes évidents de souffrances psychologiques. Elles sont contentes que les services sociaux interviennent enfin car cet enfant doit être sauvé. Les voisins disent que la situation des Hoxha, nouveaux dans l’immeuble, ne laisse personne indifférent. Ils parlent d’une jeune mère inaffective, belle mais détruite par la cocaïne et l’alcool. Des va-et-vient de personnes douteuses, probablement des clients, à chaque fois accompagnés par son petit ami. Un être froid, vulgaire et violent. Oui beaucoup de violence, verbale et physique. On les entend à travers les murs. Mais par peur des représailles, personne n’a jamais osé appeler la police. On ne sait dans quel genre de trafic cette racaille est mêlée. «ce fils de pute est une brute, un criminel, un animal. Le gamin ne mérite pas cette vie» déclare un vieillard. Olivier est placé dans un foyer pour enfants en attendant la décision du juge.

 

Deux jours après l’accident, Olga sort enfin du coma, accablée par la douleur elle ne parvient pas à bouger. Scrutant du regard la chambre d’hôpital, elle se souvient de l’accident. « Olivier? où est Olivier? Olivier! Olivier!» elle s’agite et commence à hurler. Une infirmière arrive et la rassure.

  • Olivier n’a rien il se porte bien. C’est un miracle.
  • Oh Dieu merci! est-ce que je peux le voir?
  • Je suis désolée madame, comme vous n’avez pas de famille, nous l’avons confié aux services sociaux. Ne vous inquiétez pas il est entre de bonnes mains.
  • Où est-ce qu’ils l’ont emmené?
  • Je pense qu’il est dans un foyer pour enfants. Ils prendront bien soins de lui.
  • Vous pensez que je pourrai le voir bientôt?
  • Certainement! maintenant essayez de vous détendre je vais appeler le docteur.

Les mots famille et services sociaux retentissent dans la tête d’Olga. Pas de famille, pas d’amis, seule au monde. Il fait nuit dehors et Olga peut voire le reflet de son visage défiguré dans la baie vitrée de sa chambre. Son aspect physique est le dernier de ses soucis. Elle pense à Olivier, à sa vie, à son enfance, à sa grand-mère, ses rêves de jeunesse. Elle n’avait pas souhaité cette vie-là. «Olga regarde toi. Regarde ce que tu es devenu. Une merde. Une bonne à rien. Une pute toxico à jeter à la poubelle. Même les pires cochons de la planète ne veulent plus de toi. Tu es usée comme une veille chaussette. T’as même pas été capable d’aimer ton propre bébé, ta seule famille. T’as pas été capable de le protéger et maintenant tu ne le reverras probablement plus jamais. Ils vont te le prendre, ils vont te le prendre». Des larmes ruissellent de ses yeux, elle lève le regard vers le ciel et demande des comptes au bon Dieu. «Seigneur pourquoi? pourquoi tout ça m’arrive à moi? pourquoi as-tu permis que tout ça arrive à ton enfant? je t’en supplie aide moi ou tue-moi je ne veux plus vivre, tue-moi je ne veux plus de cette saleté de vie»

 

 

Les choses ne devaient pas se passer ainsi pour Olga. Elle avait quitté l’Albanie il y a sept ans pour poursuivre des études d’infirmerie à Milan et avait pour seul souci d’honorer sa grand-mère qui avait fait beaucoup de sacrifices pour financer ses études. Son rêve, devenir infirmière et soigner son prochain. Tout se passait bien. A sa deuxième année, l’amour lui était tombé dessus mais hélas l’avait très vite quitté aussitôt qu’Olivier avait pris racine en son sein. Seule avec sa grossesse, déprimée et fragile, elle s’était alors abandonnée à Yvan, une vieille connaissance de son quartier en Albanie. Il l’avait pris à sa charge et elle était tombée amoureuse de lui. Malgré ses absences, son nervosisme et ses manières rustiques, pour elle c’était un type bien. Il ne lui faisait manquer de rien. Elle croyait alors qu’il était manager et qu’après son accouchement il lui aurait décroché des contrats de mannequin. Malheureusement après le sevrage d’Olivier, il s’était révélé être un proxénète et l’avait sommé de payer une dette d’un montant de 50.000 euros correspondant à deux ans de prise en charge. Tout ce qu’il avait dépensé pour elle. Tout dans les moindres détails, des factures de loyers jusqu’au shampoing pour bébé en passant par les soins médicaux, calculés avec un taux d’intérêt en plus. Elle s’était donc fait avoir et devait faire le trottoir pour solder sa dette sinon la vie de sa seule famille ( sa grand-mère et son fils) était en jeu.

 

 

Le médecin arrive, console et rassure Olga. Elle a eu beaucoup de chance. Elle répond bien aux soins et ne risque pas d’avoir de grosses séquelles. Elle restera quand même beaucoup de temps à l’hôpital et devra subir quelques interventions nécessaires mais sans risque. De nouveau seule avec sa conscience, Olga cherche dans sa mémoire, les souvenirs des bons moments passés avec son bébé. Ces derniers mois ils étaient très rares. Elle se souvient des étoiles dans ses yeux lorsque parfois les dimanches après l’église elle l’emmenait au mac do. De sa joie quand ils allaient au manège. De ses éclats de rire lorsqu’ils s’amusaient au parc certains après midi. c’était avant qu’elle ne touche à cette odieuse poudre blanche, véritable poison de l’âme. Au début c’était pour soulager sa conscience et trouver la force de continuer à faire ce métier qu’elle trouvait répugnant. Mais jour après jour il en fallait toujours plus. «Olivier ne mérite pas une mère comme moi» se dit-elle. Il a toujours été un garçon bien sage, gentil et calme. On aurait dit qu’il savait que sa mère avait déjà suffisamment d’ennuis pour qu’il s’y mette lui aussi. Docile et obéissant, il n’avait jamais vraiment dérangé. Elle revoit son joli visage, ses yeux bleus et ses belles boucles de cheveux couleur châtain clair doré. Un vrai ange. Elle aurait voulu lui donner une vie différente, normale. Une vie tranquille dans laquelle il se serait épanoui. Elle s’en veut d’avoir été faible, d’avoir choisi la convenance , d’avoir permis à Yvan d’entrer dans leur vie. D’avoir fait vivre à son bébé les pires choses qu’un enfant de moins de cinq ans puisse voir. Il avait vu ses seringues, il l’avait vu encaisser des coups, il l’avait vu pleurer, il l’avait vu sniffer de la drogue, il l’avait vu dans des sales états et ce pendant trop longtemps. Parfois, lorsque Yvan s’en allait après l’avoir frappé, il sortait du placard où il avait l’habitude de se cacher pour venir lui caresser les joues. Ces derniers temps, il ne le faisait plus, ne parlait plus, ne pleurait plus, comme si lui aussi était fatigué. Ou peut-être était-ce un signe de résignation? non il était traumatisé. Lui aussi vivait la même merde qu’elle, voilà ce qu’elle avait réussi à offrir à son bébé. Les enfants ne méritent pas cette souffrance, ils n’ont pas choisi de venir au monde. Ils ont besoin d’être aimés, d’être éduqués , d’être protégés. Ils ont besoin de vraies valeurs, d’une vraie famille. « En fin de compte, peut-être tout ça est un mal pour un bien. Olivier est entre les mains des services sociaux, ils lui trouveront une bonne famille. Il le mérite, je signerai pour le laisser partir s’il le faut. Seigneur j’espère qu’il me le pardonnera un jour, je le fais par amour. Grand-mère n’est plus de ce monde. Je ne sais pas ce que je deviendrai mais c’est sur, dorénavant Yvan n’aura plus aucun pouvoir sur moi»

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