« Portrait Robot » David Vanek

Publié le: sept 12 2018 by Anita Coppet

Alain a une fuite à l’œil. Aux deux yeux en fait. Il a mal.
Bras ballants, pied vissés au trottoir, il tourne le dos à la cabine postée devant le 15 rue de Passy. Il se tient là, pathétique, une carte téléphonique serrée dans la paume de la main droite. Le géranium du balcon du troisième lui pisse une eau terreuse sur l’épaule droite. Des gouttes de sueur perlent sur son front. Ça fuit par tous les trous ce matin.

« Bonjour, vous êtes bien chez Pierre et Stéphanie… »
Si seulement son fils Pierre avait décroché. Alain se demande à quoi ressemble cette Stéphanie. Il les imagine tous les deux, fixant le répondeur, tranquillement assis dans le salon d’un appartement niçois qu’il ne connait pas, l’écoutant laisser son centième message depuis un an.

Une Renault 21 remonte la rue sirène hurlante et passe à côté d’Alain. Il est immédiatement tiré de ses pensées, l’habitude sans doute. Son épaule est trempée. Il lève la tête, se décale d’un pas et fixe le balcon. Il baisse la tête et regarde le bitume à ses pieds. L’odeur lui revient en mémoire. Il se revoit tête penchée au-dessus du garde-corps d’un balcon filant de cette rue de Passy. C’était une nuit de juillet 1981, Mitterand passait son premier été à l’Élysée et Alain gerbait toutes ses tripes depuis le troisième sur ce carré de bitume. De toute sa carrière, il n’avait jamais connu une telle puanteur. Les voisins avaient donné l’alerte pensant que le chien du troisième avait rendu l’âme et qu’il pourrissait sur le parquet en point de Hongrie.

En guise de chien Alain et ses collègues avaient trouvé un corps de femme en décomposition. Nue, elle était allongée de trois-quart, face écrasée contre terre.

Alain avait travaillé tout l’été sur l’enquête. La concierge avait vu un gars basané, la vingtaine, costaud, se balader dans l’immeuble aux alentours de la date du meurtre. Comme pour chaque affaire, Alain avait tracé le portrait-robot du suspect à partir des souvenirs changeants de la gardienne. Avec son équipe, ils avaient passé deux mois à arpenter les rues désertes du 16e sud pour interroger les rares riverains qui n’avaient pas pris leur quartier d’été dans leur résidence secondaire.
Ni les traits fondus de son portait-robot diffusé dans Le Parisien ni l’appel à témoin passé sur les radios parisiennes n’avaient amené de pistes sérieuses. L’affaire s’était enlisée. La famille avait appelé un peu, puis avait perdu courage, résignée à accuser le sort à défaut de condamner un suspect.

« Putain de géranium. Il a niqué ma chemise. »

Il essuie ses larmes d’un revers de manche, se frotte l’épaule et marche vers la station La Muette. Il est toujours étonné par la précision de ses souvenirs quand il s’agit des enquêtes sur lesquelles il a travaillé. Pourtant, c’était il y a six ans.

Il avait raccroché juste après, à l’automne 1981. Ça l’avait pris comme une envie de pisser. Un matin de septembre, il était monté dans le bureau du commissaire divisionnaire, un vieux flic qui l’avait à la bonne depuis l’interpellation en mars 1979 de Jacques Plassey, le boucher de Vincennes. Une fois n’est pas coutume, le portrait-robot d’Alain avait permis d’identifier un monstre. Celui-là avait désossé une prostituée par semaine pendant un mois, dispersant les morceaux au gré de ses nuits d’errance dans le bois éponyme.

« Jean-Paul, je raccroche », lui avait lancé Alain en passant la porte. « Dis un chiffre ! » L’autre, cueilli à froid, n’avait même pas eu le temps de répondre.
« Vingt. J’en ai arrêté vingt sur les trente dernières années. Hier j’ai feuilleté le classeur dans lequel je garde tous les portraits-robots dessinés depuis mes débuts à la PJ.
Un gros tas de merde. Plus de 150 portraits de pourritures finies. Et 130 sont encore dans la nature. Quand vous m’avez sorti des Beaux-Arts ça n’était pas pour tirer le portrait par contumas de tous les enculés de la ville. Moi j’avais signé pour les mettre en cabane. »s

Alain ne tenait pas en place. Il avait l’air à bout.

« Tu sais Alain, si tu t’arrêtes tu vas sombrer parce qu’après, il n’y a rien. Tu seras comme un con avec ton petit classeur, tes crayons et tes regrets. T’iras barbouiller des paysages merdiques au bois de Boulogne mais tu ne pourras pas t’empêcher de te dire que derrière chaque arbre se cache un suspect ou un pervers qui menace. T’es un flic Alain. T’as ça chevillé au corps. »

En six ans de retraite Alain a eu le temps de cogiter. Il a compris que les flics se fissurent lentement de l’intérieur et implosent sans prévenir. Quand ils perdent le fil, c’est trop tard. Cheminer entre les cadavres pendant trente ans vous dérègle la boussole. En général c’est la famille qui trinque en premier. Au début les flics bavardent. Ils font les maris quoi. Mais quand tu as passé la journée à la morgue ou à relever des empreintes dans une salle de bain couverte de sang, ce n’est pas évident. Alors les mots se font de plus en plus rares. Le silence devient le seul langage supportable en famille. Diner après diner, le flic se barricade. Personne ne rentre. Et un jour la porte claque.

Hélène, sa femme, a tenu 15 ans avant de prendre son fils de cinq ans sous le bras. Elle est partie refaire sa vie sur la Côte d’Azur. Alain a à peine remarqué leur absence.

« Quel mouroir La Muette un jour de semaine », se dit Alain en slalomant entre les vieilles à fourrure et les teckels impeccablement toilettés. Dans une heure il a rendez-vous à République pour déjeuner avec un flic à la retraite.

La rame arrive, à moitié vide. Il laisse monter une petite à couettes qui manœuvre un gigantesque carton à dessins. Il s’assoit sur le strapontin à côté d’elle.

Il sort de sa poche un carnet vert à couverture en cuir et à feuilles non lignées, reliées par une spirale en fer blanc. Il tire de l’intérieur de sa veste un crayon carbone. Il ouvre son carnet et le cale dans la paume de sa main gauche grande ouverte, au plus près de son visage.
Elle l’observe. « Il doit être myope comme une taupe », pense-t-elle. La tête d’Alain amorce un balancement d’une régularité métronomique. Il fixe une vieille femme assise en face de lui. L’instant d’après il fixe la page de son carnet. Puis la vieille, puis le carnet. La femme est plongée dans la lecture de son Marie-France. Elle ne remarque pas les salamalecs de cette tête culbuto dont les oscillations semblent toutes entières gouvernées par cette mine de carbone qui picore la feuille.

La petite fille est fascinée. Elle jette des regards discrets sur le dessin. « Alors comme ça on peut voler un visage en cachette ? Cette vieille dame ne saura jamais. Et sa pomme sera pour toujours dans ce carnet. » Est-ce qu’on a le droit de faire ça ? Elle se sent complice d’une grosse bêtise. Elle aussi sait dessiner. D’ailleurs elle descend à la prochaine station pour aller à son cours de dessin du mercredi. Alain remarque ses œillades sur son croquis. Il la regarde et lui lance un clin d’œil. Elle se lève, sourire aux lèvres, et descend station Miromesnil.

Elle suit les cours de madame Guindard. Son père lui dit qu’elle est douée, comme sa mère. Elle aime peindre. Pas plus pas moins que d’aller à vélo ou de regarder du haut du balcon les passants dans la rue. Ça fait passer le temps. Mais ce type qui croque les gens en deux minutes sans qu’ils ne s’en rendent compte, ça la scotche. C’est fort quand même. Mais bon, faut être super discret. Parce que si les gens s’aperçoivent qu’on les dessine, ils seront fâchés. Elle a envie d’essayer. Elle a un petit carnet à la maison. Sa grand-mère lui avait offert quand ça n’allait pas, pour y noter ses pensées joyeuses ou tristes. Elle ne l’a jamais utilisé. À quoi bon. Elle sait ce qui ne va pas, elle ne risque pas de l’oublier. Jamais. De retour chez elle, elle retrouve le carnet au fond d’un coffre à jouets. Il est si rose, trop rose. Elle a horreur du rose.

Il est neuf heures du matin et Alain commande son troisième café. Il aurait dû se souvenir que les après-midis entre flics retraités donnent une sacrée casquette le lendemain. Les heures sont élastiques, elles s’étirent jusqu’à plus soif, tard dans la nuit. En matinée, la terrasse de la Rotonde de La Muette fournit un espace de convalescence plaisant pour traiter le mal. Il y a urgence car, dans deux heures, il a rendez-vous avec Hélène, son ex-femme.
« À quel moment peut-on affirmer avec certitude que l’on a raté sa vie ? », se demande-t-il. En bon flic, il est habitué à fonder son intime conviction sur des preuves matérielles. Il jette un œil aux dizaines de lettres et de dessins étalés sur la table devant lui. Il vient de les compter. Elles lui ont toutes été retournées par la Poste. Son fils Pierre n’en a ouverte aucune. Alain les a décachetées, une à une, pour se faire un peu plus mal. Il pense. Alors mon con ? Tu l’as bien raté cette putain de vie non ? On se le dit une bonne fois pour toutes ? Une vie à être nargué par des meurtriers en liberté, un fils qui fait comme s’il n’avait pas de père et un petit-fils qui ne te connait même pas.

Sur la table, chaque lettre est assortie d’un dessin. Alain en prend un au hasard, un catamaran aux coques vertes filant sous spi, barré par un capitaine barbu en bermuda jaune. T’as quand même un bon petit coup de crayon mon gros.

Alain a toujours dessiné. Son professeur d’art plastique de terminal l’avait poussé à intégrer les Beaux-Arts. Les premières années, il avait payé ses études en monnayant ses talents de caricaturiste auprès des touristes. En dernière année, il avait répondu à une annonce parue dans Libération. La préfecture de police cherchait des dessinateurs pour assister les enquêteurs. En fils de gendarme, il n’avait pu résister à cette incongruité: jouer à la police et aux voleurs un crayon à la main. Vacataire le temps d’un été, il s’était fait à cette paie qui tombe régulièrement, inespérée, alors qu’il voyait tant de camarades galèrer. Il y eut les premiers homicides. C’est alors qu’il avait compris qu’on ne croque pas les morts. Le crayon seul ne suffit plus. Une scène de crime se photographie. Une déposition se tape à la machine. Le roman d’une mort violente s’écrit en interrogeant ceux qui ne savent plus, en confrontant ceux qui refusent l’évidence, en allant à la vérité comme on avance dans la nuit. Alain voulait rendre aux victimes le récit de leurs dernières heures de vie au bord du précipice. Il passa le concours de police et devint le seul enquêteur de la criminelle diplômé des Beaux-Arts. À la brigade, ses collègues l’avaient surnommé l’Artiste.

Les premières années, Alain était porté. « On va coffrer le salopard qui a fait ça Madame ». Quel pied de mettre au trou un salaud. Plaisir toxique. La gangrène s’installe, elle vous ronge à mesure que vous cheminez aux côtés de familles mises en lambeaux par le crime.

Chaque enquête faisait l’objet d’un portrait-robot. Assez vite, ces cadavres exquis, collages grossiers de fragments de mémoires, l’avait lassé. En cachette, il s’était mis à croquer les victimes à partir des photos données par les proches. Ces dessins, sans intérêt pour la traque des meurtriers, lui étaient devenus indispensables pour ne pas sombrer. Écrire des fins de vie sous la lumière blafarde d’un commissariat décrépit consume l’âme. Alors à l’abri des regards, avec un souci du détail aux antipodes des portraits-robots, Alain saisissait des instants de vie, consignés dans un cahier, cimetière de papier où les visages ne pourrissaient plus. Artiste trompe-la-mort.

Le garçon de café pose la tasse en équilibre sur l’amas de feuilles qui jonche la table. Alain avise les passants qui arpentent le trottoir et s’arrêtent à la boulangerie voisine.
Il aperçoit, venant dans sa direction, la petite à couettes, celle qu’il a croisée dans le métro hier midi. Elle est sortie de chez elle pour aller acheter les croissants au beurre dont raffole son père. Il sera à l’appartement dans une heure, il l’a appelée de Roissy pour lui dire que son Concorde a atterri à l’heure. Elle veut lui faire une surprise. Un petit déjeuner plein de mots d’amour glissés entre les pots de confiture. Une semaine avec nanny c’est toujours un peu long, surtout les cinq derniers jours, comme dit papa avec un clin d’œil.

Elle reconnait l’homme du métro attablé en terrasse plus loin. Elle passe devant lui. Il lui sourit. Elle est captivée par les dessins étalés sur la table. Elle remarque une fusée boursouflée bleue et rouge qui crache des flammes orange. Un petit singe regarde par le hublot situé dans la section pointue de l’astronef. Elle ralentit pour mieux voir les détails. Au moment où elle passe, un léger coup de vent fait s’envoler la feuille.

Elle s’élance et rattrape la fusée au vol. Elle la dépose sur la table, l’air fier.

« Merci », dit Alain.

Elle sourit. « C’est vous qui l’avez dessinée ? »

Elle voit d’autres dessins devant Alain. Un voilier, un camion de pompiers, un portrait du Monsieur avec des grosses lunettes roses et un nez de clown. Elle remarque aussi le petit carnet vert.

« Oui. Pour mon petit-fils. Toi aussi tu dessines. Hier tu avais un grand carton à dessins sous le bras. »

Elle rougit. C’est précisément l’effet qu’elle recherchait quand elle avait choisi cette énorme pochette à la papeterie.

« Oui comme ma mère. »

Alain lui propose d’emporter le dessin de son choix.
« Mon fils ne veut pas les donner à son fils. »
« Peut-être est-il puni ? », pense-t-elle. Elle choisit le voilier. Son père adore la mer.

« Vous savez, j’ai décidé de faire comme vous dans le métro. J’ai pris un carnet et je vais dessiner les gens en cachette. »

Alain la fixe. Elle est chouette cette petite.
« Moi c’est Alain. On se croisera sûrement, je vis pas loin. »
« Moi c’est Maggy et j’habite au coin de la rue. »
Elle le salue et disparait dans la boulangerie.

Alain remballe ses papiers et se lève.
« Je veux bien merder ma vie tous les jours si c’est pour me prendre une fois de temps en temps les sourires de cette petite. »

« Maintenant, en piste pour le bordel », se dit-il alors qu’il se rend à son rendez-vous avec Hélène.

Leur dernière rencontre remontait à cinq ans. Il venait de prendre sa retraite et voulait recoller les morceaux. Ça s’était mal passé. Mais Hélène n’a jamais été rancunière, elle voit
au-delà des colères. Alain, lui, ne voit pas grand-chose et il ne dit pas grand-chose. Il n’a jamais su trouver les mots. Pourtant, depuis quelque temps, les mots reviennent. Un raz de marée. Il les tartine sur des pages qu’il adresse à tous ceux qui ont déserté sa vie. Hélène a répondu à sa dernière lettre. Elle a accepté de le voir lors d’un prochain passage à Paris.

Assis face à elle, il redécouvre sa beauté. Il se laisse gagner par sa douceur et sa bienveillance. Il se love au creux de ses lèvres et, chaque phrase qu’elle prononce de son léger accent toulousain donne à Alain l’envie de la serrer fort. Quand une femme comme Hélène vous quitte vous savez que la vie sera moins belle. Immédiatement. Alain se sent minable. Il n’a pas su la protéger. Il se souvient des portes qui claquent, des larmes, des visages pâles et cernés. Un appartement habité par des fantômes. En la voyant si belle, à la terrasse du café, il se dit que l’on ne se sépare jamais vraiment si l’on s’est aimé pour de vrai.

Après une demi-heure, Hélène passe au sujet qui les réunit: leur fils. « Pierre n’est pas à un moment de sa vie où il veut te voir », dit Hélène. « N’insiste pas pour le moment. Il est toujours en colère. » Elle lui apprend qu’ils attendent un second enfant, une petite fille. Avec Hélène, les choses sont toujours dites simplement et sans détour.

« Un jour ou l’autre Pierre fera bourgeonner son arbre généalogique. Il voudra que ses enfants aient un grand-père. » Alain comprend. Il lui reste une chance. Devenir un grand-père, partager l’insignifiant quotidien, essuyer les larmes, faire rempart, donner de l’élan, toutes ces choses qu’il n’a jamais faites avec Pierre.

Après deux heures de conversation, Alain est rincé. Il embrasse Hélène puis erre dans les rues désertes du 16e sud. Il atterrit au jardin du Ranelagh où il s’effondre sur un banc. Derrière lui, au bac à sable, les gosses se braillent dessus.

« Encore vous ? » Maggy est postée devant lui, pain au chocolat aux lèvres. Il sourit. Elle sourit. Alain oublie Hélène et tout le bordel. Décidément cette petite pétille. « Bénis soient ces enfants au cœur léger », pense Alain. Ils aident les impotents comme moi à sortir de la nasse, d’un simple battement de cils.

Elle enchaine « Je n’y arrive pas, c’est trop dur « . Elle lui tend son carnet rose ouvert à une page sur laquelle est dessinée au stylo une silhouette grossière.

Il lui fait signe de s’assoir. « Je vais te montrer. » Il lui prend le carnet des mains et l’ouvre à une page blanche. Il tire son crayon de sa poche et fixe un caniche qui gratte la terre devant eux. « D’abord tu observes, tu mémorises. Ensuite tu attaques ton croquis par le bas du corps du modèle. Comme ça. Et surtout tu décolles bien ta main de la feuille. Et n’aies pas peur des accidents et des coups de crayon maladroits. Tu vois ? » Avec application il détaille chacune des étapes du croquis: les coups d’œil cadencés, le crayon tenu loin de la mine.

Maggy est bercée par les oscillations de la main d’Alain. « Il faut y aller par petites touches. »

Elle se dit qu’elle n’y arrivera jamais. « Dessinateur c’est votre métier c’est ça ? »
« Non j’étais policier. »
« Flic ? Vous ? Alors vous arrêtiez les voleurs ? »

« Oui c’est ça. »

Maggy fait la moue. « En dessinant ? »

« Des portraits-robots. Quand un crime est commis, j’interroge les témoins. Il me décrive le voleur et moi je dessine son portrait. Puis on se lance à sa recherche et les personnes qui le reconnaissent sur le portrait aident la police à l’arrêter. »

Maggy est pensive.
« Vous savez retrouver les personnes disparues alors ? »

Alain est surpris par la question. « Celles qui se cachent pour être précis ».

Elle enchaine sans laisser le temps à Alain d’en dire plus.
« Ma maman est partie de la maison quand j’avais trois ans. Mon père m’a dit qu’elle avait décidé de voyager pour peindre le monde. »

« La salope », pense Alain. Il se ravise immédiatement. Bienvenue au club des parents à grosses paluches crochues et maladroites.

« Et tu n’as jamais eu de nouvelles ? »
« Au début. J’ai reçu deux cartes pour mes anniversaires de 4 ans et 5 ans. Ensuite plus rien. »

Alain rend le carnet rose à Maggy. Elle fixe le croquis du caniche. Elle continue, sans relever la tête, comme si elle s’adressait à elle-même.
« Elle est quelque part et elle pense à moi, j’en suis sûre. » Elle lève la tête et plante ses yeux bleus dans ceux d’Alain. « Ou alors elle m’a oubliée. Elle m’a jetée à la poubelle comme un brouillon. »
Maggy regarde autour d’elle.
« Vous pourriez m’aider à la retrouver ? C’est votre truc. »
Alain a l’habitude. On lui a posé cette question des dizaines de fois dans sa carrière. Il lâche sa réponse habituelle.
« Tu sais on ne retrouve pas les gens comme ça. C’est compliqué. Si tu veux je pourrais t’expliquer comment fait la police. »

Alain ajoute. « Je dois y aller. Je serai là demain à la même heure. On en reparle si tu veux. Et amène ton carnet, on s’entrainera ».

Maggy est déjà ailleurs. C’est toujours la même chose quand elle parle de sa mère avec les grands. Les regards deviennent fuyants. Les adultes, si sûrs d’eux d’habitude, se mettent à trébucher sur les mots comme s’ils leur encombraient la bouche.

« À demain alors », dit Maggy. Elle aime bien ce policier et si elle se débrouille bien, il l’aidera à retrouver sa mère.

Alain se lève et remonte l’allée centrale en direction de la station La Muette. Maggy lève le camp peu après lui. Il est l’heure de rentrer, sa grand-mère l’attend à l’appartement.

Sur le chemin du retour, elle s’imagine dans le métro, carnet rose dans une main, crayon dans l’autre. Elle dessine une jolie femme blonde, tête un peu baissée, lisant un livre. Les lèvres sont un peu trop fines, surtout celle du haut. Elle lève la tête pour vérifier le plan des stations au-dessus de la porte de la rame. Maggy sent sa main trembler, ses jambes la soutiennent à peine. Elle lâche son stylo, se lève et tend son dessin à la dame. Elle la fixe jusqu’à ce que leurs regards se croisent.
« Maggy ? » La dame se lève et la serre fort contre elle. « Maman. »

Le lendemain, la journée passe lentement. Maggy est impatiente. À 17 heures, elle campe sur le banc du Ranelagh, prête à sauter sur Alain pour lui poser mille questions.

Elle l’aperçoit descendant l’allée dans sa direction. Il s’assied à côté d’elle. « Prête à dessiner ? », demande Alain.

Elle hésite un instant puis lui tend la photo d’une femme. Bandeau noué dans les cheveux, elle porte une tunique hippie et de grands anneaux aux oreilles. La main de Maggy tremble légèrement. « C’est ma maman. Rose Vernier. »

Alain est captivé. Il n’arrive pas à décoller son regard de la photo. Maggy est une miniature de sa mère. Il lève la tête. Elle est là, ses yeux bleus crantés dans les siens. Son petit carnet rose est posé à côté d’elle, offrant des dizaines de pages blanches à leur amitié naissante.

« J’aimerais que vous m’appreniez à la dessiner. »

Il pense à Pierre et aux dessins qu’il lui a envoyés. Il pense aux enfants au cœur léger qui courent par centaines autour de lui. Il a fallu qu’il tombe sur cette petite. Il la scrute. Il voudrait être invisible et disparaitre, comme il l’a toujours fait.

Tout ralentit en lui. Son sang se traîne péniblement jusqu’à son palpitant qui tambourine contre le carnet vert logé dans la poche intérieure de sa veste. Il se sent dégouliner de toutes parts alors qu’il imagine Maggy arrosant les géraniums d’un balcon de la rue de Passy. Il se frotte l’épaule droite, par réflexe. L’odeur revient. Un haut-le-cœur le prend. La porte de l’appartement est ouverte, le parquet en point de Hongrie craque sous ses pas. Elle est là, étendue sur le sol. Son crâne informe est couvert de mèches blondes agglutinées par le liquide cérébro-spinal. Les extrémités broyées des membres se fondent à la fibre d’un tapis persan raidi par les litres de sang qu’il a épongé. À présent, il échange avec le légiste. Elle est morte sous les coups d’une barre en métal après avoir été violée à plusieurs reprises. Le corps est là depuis 10 jours d’après l’état avancé de pourriture. Le rapport indique: femme, la trentaine, de type européen. Mariée. Mère d’un enfant de trois ans.

Alain a le portrait de cette femme, bien rangé avec les autres, dans son cahier de croquis. Dernière œuvre de l’Artiste. Pour être exact, ce dessin est plié en quatre et coincé entre la couverture et la dernière page du petit carnet vert, délicate attention d’un artiste nostalgique qui a souhaité garder sa dernière muse près de son cœur. Trompe la mort ?

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